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BIBLIOTHEQUE
SAINTE |
GENEVIEVE
JACQUES FAUVEL.
III.
BIBLIOTHEQUE
SAINTE |
GENEVIEVE
3
IMPRIMERIE DE COSSOS.
m
MEMOIRES
JACQUES FAUVEL,
PUBLIÉE
PAR J". DROZ ET L.-B. PICARD.
TOME TROISIEME.
A PARIS,
CHEZ ANTOINE-AUGUSTIN RENOUARD,
HCE DE IOUEKON, K° 6.
MDCCCXX11I.
Q56
.7
JACQUES FAUVEL.
iV\M*iVV\\^VVV\\\AVVVVVVU\^VVV^^VVVVVV\VV\.\VVVVVVVVVV'
'WVWiWUWAMW
SUITE
DE LA
SECONDE PARTIE.
CHAPITRE XIV.
Prospérité , vanité.
INoTRE maison continuait de prospérer j
M. Dumarsy était plus riche qu'il ne l'avait
jamais été. On nous citait parmi les pre-
miers fabricans de France; et la considéra-
tion dont je me voyais entouré n'était
pas due seulement à ma fortune. On van-
III. ,
r
■
i
■
a JACQUES FAUVEL.
tait l'activité que j'avais déployée en ré-
parant le désastre dé mon beau-père. Mes
débats avec sir Kovers avaient fait un peu de
bruit par l'indiscrétion de ses démarches ;
le public, sans bien connaître le fond de
' l'affaire , applaudissait au courage que je
venais de montrer contre un homme puis-
sant ; et cette aventure me donnait quel-
que célébrité.
Madame Dumarsy, jouissant avec délices
de sa nouvelle opulence, avait repris un
»rand état de maison ; elle recevait , voyait
beaucoup de monde, et se montrait glo-
rieuse de son gendre. M. Dumarsy , mal-
gré sa faible santé, soutenait fort bien
les fatigues d'un genre de vie qui le
récréait; et il se plaisait à dire qu'il
me devait son heureuse existence. Louise ,
dans tout l'éclat de la jeunesse et de la
beauté, se livrait aux amusemens de son
â«e; et me remerciait des plaisirs que chaque
jour faisait naître pour elle. Au milieu de
l'ivresse de la famille , je me laissais
agréablement aller à quelques mouvemens
d'orgueil , en songeant qu'on avait raison
II e PARTIE. — CHAPITRE XIV. 3
d attribuer à mes soins , à mes veilles ,
le bonheur de jouir d'une situation si
brillante.
11 y avait comme un retentissement d'é-
loges autour de moi dans les cercles de
madame Dumarsy. Toutes les personnes
qui paraissaient dans son salon m'adres-
saient des louanges , les unes par bien-
veillance , d'autres par politesse, par ce
sentiment qui dispose à dire des choses
agréables aux personnes chez lesquelles
on est invité. J'étais d'autant plus sensible
à cescomplimens, qu'ils venaient d'hommes
recommandables. La nombreuse société de
ma belle-mère se composait de négocians,
de propriétaires , de personnes de la haute
bourgeoisie. Il s'y trouvait bien aussi quel-
ques parasites. M. de Blaveau ne nous
quittait plus, et nous prodiguait tant d'é-
loges et d'épilhèles , que madame Dumarsy
lui pardonnait de retomber par intervalles
dans la manie de vouloir me protéger.
Mais que ses phrases étaient insignifiantes
près de celles que nous débitait un M. de
Guerville , homme sans état, aimant à
■
4 JACQUES FAUYEL.
vivre chez aulrui , flalleur par goût , per-
suadé du mérite de quiconque réussissait ,
admirateur des gens heureux , prôneur in-
fatigable , perpétuellement outré, et cepen-
dant de très bonne foi dans son enthou-
siasme ! C'était mon panégyriste en chef :
pour peu qu'on l'eût pressé, il m'eût donné,
je crois , un brevet de grand homme. Ses
exagérations m'avaient d'abord choqué ;
mais ô subtil, poison de la louange!
je me ' surprenais quelquefois à trouver de
l'esprit à M. de Guerville.
Un sbir , Blaveau parla de la prochaine
nomination des échevins. Plusieurs per-
sonnes , disait-il , l'avaient sollicité pour
qu'il mît dans leurs intérêts son intime
ami, le prévôt des marchands. « Vous sa-
it vez , ajoula-t-il en me jetant un coup
« d'oeil , que j'employe mon crédit avec
« discernement , et qu'il n'est pas dans
(( mon caractère de recommander tout le
« monde. 11 faut ici de l'intégrité, des lu-
« mières , du dévouement au bien public :
a c'est un homme comme vous que je
u voudrais voir dans l'administration de la
II e PARTIE. — CHAPITRE XIV. S
« ville de Paris. » Tous ceux qui étaient
présens l'approuvèrent. Guerville s'écria
que j'honorerais la place bien plus que je
n'en serais honoré. Je fis peu d'attention
à ces discours ; mais ils avaient frappé ma
belle-mère : elle m'en parla le lendemain ,
et, selon son habitude, ce fut avec chaleur.
Elle me dit que la fortune ne donne qu'un
commencement de considération ; que ,
pour avoir une belle existence , il faut oc-
cuper une place. Je n'entrai pas d'abord
dans ses vues; toutefois, en y réfléchis-
sant , je pensai qu'il s'agissait d'une ma-
gistrature honorable, que je pouvais y être
utile ; je me mis sur les rangs , et je fus
nommé. Blaveau en était tout lier.
Quinze jours s'étaient à peine écoulés ,
lorsque ma belle -mère, à la suite d'un
conciliabule tenu avec M. de Guerville et
d'autres personnes , vint me trouver , et
m'annonça qu'elle désirait avoir avec moi
un entrelien du plus haut intérêt. Elle
était embarrassée ; après bien des détours :
« La fortune , les places , nie dit-elle , c'est
« quelque chose , c'est beaucoup j mais
I
6 JACQUES FAUVEL.
« pour jouir de toute la considération à
« laquelle un homme peut aspirer, il est
« essentiel , il est indispensable d'obtenir
« une distinction honorifique. Je serais la
« plus heureuse des mères, si je voyais mon
« gendre décoré du cordon noir. » Je faillis
à éclater de rire. « Eh ! ma chère belle-
ce mère , lui dis-je , quelle singulière am-
« bition vous saisit ! J'ai demandé une place,
« parce que je peux y rendre des services;
« mais je n'irai certainement pas sollici-
« ter une vaine distinction. Je ne suis plus
« un enfant ; c'est un hochet que vous me
« proposez. » Je continuai de plaisanter ;
elle se retira un peu déconcertée. Cepen-
dant , plusieurs jours de suite , elle revint
à la charge. Mon refus lui causait du cha-
grin ; elle me disait que je n'aurais besoin
de faire aucune sollicitation, que ses amis
étaient certains de réussir, et qu'elle me
demandait seulement de consentir à ce
qu'on agît pour moi. Elle était pressante,
il m'en coûtait de l'affliger ; ce cordon
n'avait pas la plus légère importance à
mes yeux ; mais puisque les gens dont
II e PARTIE. — CHAPITRE XIV. 7
j'étais entouré y mettaient tant de prix...
j'eus la complaisance de ne pas m'opposer
aux démarches qu'on voulait faire.
Le surlendemain , je trouvai madame
Dumarsy agitée , presque en colère; elle
venait d'apprendre que le succès qu'elle
avait cru certain éprouverait de grandes
difficultés , et qu'il était très douteux que
son gendre obtînt le cordon noir. Je fus
piqué; je ne laissai rien paraître, je me di-
sais encore que je me souciais fort peu d un
cordon ; mais je passais en revue dans ma
mémoire les différentes personnes à qui
l'on avait donné cette distinction , et je
trouvais à la plupart d'entre elles bien
moins de titres que je n'en réunissais. Je
voyais de l'injustice, de l'ingratitude à ne
pas m'accorder une faible récompense de
mes services , une récompense qu'on aurait
dû m'offrir. Je décidai que j'obtiendrais ce
qu'on me refusait. J'avais réussi dans toutes
mes entreprises, en combinant avec quel-
que force de tête les moyens d'atteindre
mon but ; je réfléchis une partie de la
nuit à la manière dont je dresserais mes
■
«■■■
I
■I'
I
I
S JACQUES FAUVEL.
balleries , aux gens qu'il fallait voir , aux
raisons dont j'appuierais ma demande. Je
me levai de très bonne heure , j'écrivis ra-
pidement un mémoire ; je ne voulais point
que la matinée se passât sans que j'eusse
pénétré chez M. de Colbert, dont j'étais
impatient de réclamer la bienveillance
et l'équité. J'achevais de m'habiller pour
me rendre chez le ministre , quand Louise
m'apporta une lettre de mon oncle le
pasteur.
Fort pressé, j'ouvre et je lis à la hâte.
Mon oncle aussi me félicitait de notre
situation prospère ; il m'invitait à jouir du
fruit de mes travaux , et peignait les avan-
tages que la fortune devait m'offrir. Le
bon pasteur comptait sur ma sagesse, et
terminait ainsi : « Le bonheur t'exposera
« peut-être à des épreuves plus périlleuses
« que celles de l'adversité. Je crains peu
a pour toi ses molles séductions et son ra-
ce pide entraînement ; ton âme ferme saura
« te garantir de la vanité, source de toulçs
« les faiblesses des gens heureux.... » Je
m'assis, je relus lentement ces mots; Louise,
II e PARTIE. — CHAPITRE XIV. 9
appuyée sur mon épaule , lisait en même
temps que moi. Je restai pensif quelques
momens ; puis il m'échappa un sourire. Ma
femme me demanda la cause de ma gaîlé ;
je lui indiquai du doigt les dernières lignes
de la lettre de mon oncle : elle n'y voyait
qu'un éloge mérité de mon caractère. « Tu
« me crois donc une âme bien forte? lui
« dis-je. Oui, j'ai surmonté des obstacles
« nombreux pour réparer les malheurs de
« ton père, pour devenir ton mari, pour
« le créer une grande fortune. Au milieu
« de nos dangers, je suis resté ferme , iné-
a branlable.... — Eh bien? — Eh bien!
« cet homme si courageux n'a pas dormi ,
« parce qu'on hésite à lui permettre de
ce porter un ruban. » Louise sourit à son
tour ; et presque aussitôt elle voulut me don-
ner des éloges. « Ma chère, lui dis-je d'un
« ton plus sérieux, ce qui m'est arrivé n'est
« qu'une bagatelle ; mais dans quels dan-
« gers pouvait m'entraîner cette prospérité,
« dont tout à l'heure encore j'étais si fier !
« La vanité conduit à l'insolence , à l'avi-
« dite , à l'ambition ; elle produit l'amour
1
!
10 JACQUES FAUYEL.
rr exclusif de soi , l'oubli des autres , la
« dureté de cœur , tous les vices et toutes
<( les sottises humaines. Rassure -loi, je
« profiterai de la leçon ; je m'arrête assez
« tôt pour avoir à plaisanter, non à gémir.
« Grâce à mon bon oncle, je n'aurai eu
« que peu de jours d'éblouissement : adieu
« le cordon noir. — Tu en es tout con-
te sole, et moi aussi; niais ma mère... ! »
J'étais inquiets comme ma femme, du cha-
grin que ma résolution causerait à madame
Dumarsy. II me vint une idée qui pouvait
tout arranger.
J'allai au contrôle général; M. de Colbert
voulut bien me donner audience, et il m'ac-
cueillit de la manière la plus encourageante.
Je le priai de m'accorder une nouvelle
preuve de bienveillance; et, faisant valoir
les travaux , les services et l'âge de mon
beau-père, je demandai le cordon noir,
non pour moi , mais pour lui. Le ministre
me promit avec bonté qu'il y songerait; et
peu de temps après M. Dumarsy reçut
l'ordre de Saint- Michel. Quelle joie, quel
ravissement éprouva ma belle-mère ! elle
IMPARTIE. — CHAPITRE XIV. n
n'avait pas eu , je crois , des transports
aussi vifs, le jour où sa manufacture avait
été rétablie. Guerville était stupéfait d'ad-
miration ; il me regardait , cherchait des
mots, n'en trouvait pas, gesticulait; enfin
il s'écria : ce C'est le modèle de l'héroïsme
« filial ! » Blaveau ne se déconcerta point :
a Mon illustre ami ne peut rien vous re-
a fuser, dit-il; je l'ai si bien disposé pour
« vous ! »
M. Dumarsy eut de la vanité pour la
première fois de sa vie. « J'ai donc du
« mérite, » se disait- il un jour, en se
regardant avec complaisance au miroir.
L'ordre de Saint-Micbel ne fut pas cepen-
dant sans inconvénient pour lui, ni même
pour sa femme. Toute fière d'abord de se
montrer, de se promener en donnant le
bras à son mari, elle ne tarda pas à s'a-
percevoir que, dans plusieurs sociétés, on
n'attachait pas au ruban noir autant de
considération qu'elle l'avait imaginé. Elle
finit par être un peu embarrassée ; et ,
selon les maisons où elle se trouvait, tantôt
elle voulait que son mari montrât sa dé-
I
m
12
co ration ,
JACQUES FAUVEL.
tantôt elle exigeait qn il bou-
tonnât son habit ; ce qui ne laissait pas de
leur demander une certaine contention
d'esprit , et par fois d'exciter entre eux de
petits débats.
Combien je me sentis heureux d'être
désabusé de mes illusions, en voyant arri-
ver mon ami , le sage Duclos , qui venait
passer un mois à Paris! Il se disposait à
entreprendre un voyage dans le nord de
l'Europe. Excellent homme ! toujours le
hasard me faisait apprendre quelque beau
trait de lui. Avant de quitter Germon t , il
avait doté sa sœur ; il lui avait abandonné
tous ses biens , en ne se réservant qu'une
pension viagère : c'étaient ces mêmes biens
qui m'avaient été si utiles. Quelques jours
plus tôt , il aurait eu des reproches à me
faire; peut-être m'eût-il fallu rougir devant
lui. Le plaisir que j'éprouvai à l'embrasser
fut sans mélange; mais, si la vanité n'était
plus dans ma tête , les flatteurs fréquen-
taient encore la maison. Je riais du mo-
ment de dépit qu'ils venaient de me causer ;
je leur dus bientôt un chagrin plus sérieux-
r
IP PARTIE. —CHAPITRE XIV. i3
J'avais interrompu si souvent M. de Guer-
ville dans ses panégyriques en mon hon-
neur , qu'il n'osait plus les débiter quand
j'étais présent. Avec quel empressement il
dédommageait ma belle-mère , dès que je
quittais le salon ! Un soir, Duclos s'y trou-
vait sans moi ; Guerville crut faire la cour
à mon ami , en répétant avec enthousiasme
ses hymnes à ma gloire. Duclos , qui n'a-
vait pas moins de franchise que de suscep-
tibilité , ne put long-temps se contenir ;
il parla contre les flatteurs, et contre ceux
qui souffrent leurs discours. Madame Du-
marsy lui fit très froide mine ; Guer-
ville crut le calmer , en lui adressant à
lui - même de pompeux éloges sur son
noble caractère. Duclos s'irrita davantage.
Louise s'interposa, sut donner raison à
mon ami, sans blesser sa mère; et lors-
que j'entrai, les nuages étaient à peu près
dissipés.
Par malheur, Blaveau arriva. Il s'était
fait protecteur auprès de moi , et il ser-
vait les autres comme il m'avait servi
moi-même. « Je prends le plus vif intérêt,
■■
I
I
i4 JACQUES FAUVEL.
« me dit-il , à un homme très intelligent
« que j'ai promis de vous recommander ;
« il se nomme C'est singulier! j'ai ou-
« blié son nom. Peu importe; j'ai sa
« demande. » Duclos fronça le sourcil.
Blaveau cherche dans ses poches ; et , par-
mi vingt papiers, l'un pour un ministre,
un autre pour un magistrat , d'aulres pour
des gens de cour , il en prend un : « Voilà
« qui est encore plus singulier ! dit-il.
« J'aurai donné la demande qui vous est
« adressée , à mon bon ami le comte de
(( Saint-Géran , en place de cette note
« que je m'étais chargé de lui remettre. »
Duclos fit un mouvement d'impatience.
« C'est égal , poursuivit Blaveau en serrant
« ses papiers ; vous n'avez besoin dans ce
« moment ni de caissier ni de commis ?
t( Je dirai à mon estimable protégé que
et vous êtes désolé de ne pouvoir rien faire
a pour lui. — Parbleu! s'écria Duclos,
« voilà une étrange manière de recomman-
« der quelqu'un ! » Je voulus l'apaiser ;
il ne m'épargna pas plus que Blaveau. Son
caractère ombrageux l'emporta si loin que
i.
IMPARTIE. — CHAPITRE XIV. i5
je ne pus retenir une raillerie; il se fâcha,
et sortit. Je le suivis , il reçut fort mal
mes explications. Je l'avais blessé, il ac-
cusait tout le monde, et ne faisait grâce
qu'à ma femme ; il pardonnait à tous les
autres, et ne gardait rancune qu'à moi seul.
Le lendemain , j'allai chez lui , je ne le
trouvai pas. Deux jours après, il quitta Paris
sans me revoir.
Ainsi, la fortune m'avait amené des flat-
teurs; et ces flatteurs me brouillaient avec
mon ami.
il
JACQUES FAUVEL.
tWVl.VA.-V i\wv\wivvvivwui\ivniwvnvwiww\wi\v\iuiv >\VVWl» l V^t'VV*
CHAPITRE XV.
I
Divane.
La fatigue de recevoir chez soi beaucoup
de monde entraîne une autre fatigue : les
visites qu'on a reçues , il faut les rendre. Mon
beau-père , que sa faible santé dispensait de
se conformer à l'usage , restait chez lui; je
n'avais pas le même privilège. Dans le
nombre des sociétés où j'allais , il en est
une surtout qui me laisse des souvenirs.
Divane , après avoir obtenu , à la recom-
mandation de M. Dumarsy, une petite place
dans les subsistances militaires , s'était quel-
que temps désolé de végéter en province,
II a PARTIE. — CHAPITRE XV. 17
et de ne parvenir à rien d'important. Il avait
de l'intelligence , mais il manquait de capi-
taux ; par bonheur, il trouva un homme qui
avait des capitaux, et qui manquait d'in-
telligence : ils s'associèrent, et firent des
gains assez conside'rables. Autre circon-
stance heureuse! Une dame veuve, âgée et
fort riche, remarqua que Divane e'iail jeune
et de joyeuse humeur ; elle ne tenait pas à
la naissance , il tenait beaucoup à l'argent :
ils se marièrent. Les soins de Divane ne
purent empêcher la bonne dame de mourir
peu de mois après, en lui laissant toute sa
fortune. 11 pleura sa femme, vendit ses
biens, revint à Paris ; et, gros capitaliste, il
ne larda pas à être un des chefs de l'admi-
nistration où il était entré petit commis.
Son héritage et ses bénéfices lui donnaient
une grande opulence, dont il usait avec toute
la profusion d'un financier.
La vue de Divane richement vêtu pro-
duisait sur moi un effet singulier. Au régi-
ment , au For-Lévêque , je lui avais trouvé
un langage simple, naïf, annonçant de la
bonhomie; dans son salon, au milieu do
■
■
■ <
I
,8 JACQUES FAUYEL.
son faste, je remarquais qu'il lui échappait
souvent des expressions triviales. Autrefois,
je ne m'apercevais pas que ses manières
fussent différentes de celles des autres; de-
puis qu'il avait fait fortune , il me paraissait
d'une gaucherie qui parfois devenait gro-
tesque. Je ne communiquais ces observations
à personne; et s'il arrivait qu'on voulût
tourner Divane en ridicule , je me plaisais
à vanter son caractère.
Le nouveau financier me témoignait tou-
jours la même affection, la même recon-
naissance. Il venait souvent nous rendre
visite; il nous faisait des invitations fré-
quentes , et attachait un très vif intérêt à ce
que j'allasse chez lui. Sa société habituelle
était bien différente de celle de mon beau-
père. En général, on voyait chez M. Du-
marsy des hommes estimés pour leur con-
duite et leur probité, jouissant d'une fortune
acquise par de longs et utiles travaux, ou
exerçant encore des professions honorables.
Chez Divane, on voyait surtout des muni-
lionnaires, des trailans, des fermiers du
fisc , portés à un haut degré d'opulence par
f
II e PARTIE. — CHAPITRE XV. tg
un lour rapide de la roue de fortune. La
plupart n'osaient avouer ni d'où ils étaient
partis ni comment ils étaient montés. Quel-
ques-uns se disaient riches de patrimoine,
et le public chansonnait leur basse origine.
Avides de réparer le temps perdu, ils sem-
blaient avoir hâte de prodiguer les dépenses,
de s'entourer de luxe, de se rassasier de
plaisirs. Singes maladroits des grands, ils
faisaient bâtir des maisons somptueuses,
mais sans goût; ils payaient des maîtresses
cpû les trompaient ; ils avaient des équi-
pages', des attelages, jouaient gros jeu, pre-
naient de grands airs, se donnaient pour
des hommes de bon ton ; et mon pauvre
Divane , singe trop fidèle de ses con-
frères , faisait encore des progrès en
ridicule.
Beaucoup d'autres personnes fréquen-
taient sa maison. Souvent il avait des réu-
nions où la ville entière semblait s'être
donné rendez-vous. Il ne me dissimulait
pas qu'il spéculait sur ces réunions pour se
faire des amis. C'était un de ces hommes
qui, sans instruction, sont fort éclairés sur
;l
I
so JACQUES FAUYEL.
leurs intérêts j qni, sans esprit, savent ha-
bilement arriver à leur but. Il entendait
merveilleusement Fart d'attirer, soit à de
grandes fêtes , soit à de petits dîners , les
gens dont il avait besoin. Les dévots com-
mençaient à se trouver en crédit: et leur
recommandation était utile , même pour se
faire adjuger des entreprises de finances.
Ils se divisaient en jésuites et en jansénistes :
les deux partis s'étaient voué une haine im-
placable. Divane courtisait les uns , parce
qu'ils éiaient en faveur, les autres, parce
qu'ils pouvaient avoir leur tour. J'assistai
chez lui, dans la même semaine, à deux
dîners. Au premier, il y avait des jésuites; au
second , il y eut des jansénistes. Ceux-ci se
présentèrent avec un air sombre, presque
hautain ; ils parlaient d'un ton dur et tran-
chant; mais la bonne chère finit par les
humaniser et les mettre en gaîlé. Je me
souvins que leurs antagonistes étaient venus
avec un air doux, humble; et qu'au dessert,
ils avaient eu la voix allière et le regard
dominateur. Au dîner des jansénistes , on
fulmina contre les jésuites; au dîner des.
II e PARTIE. — CHAPITRE XV. xi
jésuites , les jansénistes avaient été charita-
blement déchirés. J'admirais comment, chez
le même homme, à la même place, à peu
de jours d'intervalle, ce qui avait été cen-
suré avec acharnement était loué avec en-
thousiasme ; et comment ce qui avait été
exailé sans mesure était proscrit sans pitié.
Je n'admirais pas moins avec quelle souplesse
ce Divane , qui paraissait si lourd , prenait les
opinions , et semblait épouser les passions
des gens qui dînaient chez lui. Du reste ,
en écoutant très attentivement leurs con-
troverses, il me fut impossible de rien com-
prendre aux questions qui divisaient les
deux partis.
J'aimais Divane ; mais , à bien des
égards , sa maison ne pouvait me con-
venir. Je lui faisais chez moi un accueil
très amical , et j'allais toujours plus rare-
ment chez lui. Il vint nous inviter à une
grande soirée : j'avais une forte raison pour
ne pas m'y rendre. Le lendemain du jour
désigné, j'étais obligé de partir pour la
Touraine, où m'appelaient les affaires de
V
22
|
JACQUES FAUVEL.
la manufacture que j'y avais établie. Divane
était consterné de mon refus ; il insista d'un
air attendri, il se fit seconder par ma
belle-mère : j'acceptai.
Jamais son salon n'avait offert une réu-
nion si nombreuse. Des femmes élégantes
formaient un cercle brillant; des hommes
de tous les rangs, de tous les états, négo-
cians , financiers , gens d'épée , de robe et
d'église, mondains et dévots, se trouvaient
confondus et semblaient de la meilleure
intelligence. Rien n'est tel que le salon d'un
riche pour rapprocher un moment les opi-
nions, et suspendre les inimitiés pendant
une soirée. Divane , affairé , glorieux ,
allait, venait, et prodiguait à chacun des
remercîmens, des complimens et des révé-
rences.
En passant dans le cercle où madame
Dumarsv et Louise allaient se placer, nous
fûmes bien surpris de nous trouver près
d'une dame que certainement nous n'avions
pas le désir de rencontrer : c'était la femme ,
de mon cousin Anselme. Je cherchai des
■r
IP PARTIE. — CHAPITRE XV- a3
yeux son mari; heureusement, il ne l'avait
pas accompagnée. Je la saluai d'un air froid;
madame Dumarsy détourna la tète, et feignit
de ne l'avoir pas aperçue; Louise, craignant
de l'humilier , mit dans son accueil une
grâce , une honte, j'oserais presque dire une
clémence angélique. La manière dont ma-
dame Anselme répondit à mon salut an-
nonçait une sorte de repentir visible pour
nous, mais non pour les autres personnes,
avec lesquelles elle conserva un air aisé, en-
joué : il me parut qu'elle avait fait de nou-
veaux progrès dans l'usage du monde, et
même du grand monde.
Ma femme accepta une partie de jeu.
Après avoir fait le tour du salon, j'écoutais
un homme qui se piquait de savoir les
secrets de tout le monde, ne ménageait les
épigrammes à personne, pas même au maître
de la maison, et n'épargnait que ma belle-
mère et ma femme; rien de plus simple,
c'était à moi qu'il parlait. Tout à coup, j'a-
perçus ma belle-mère et madame Anselme
assises sur un canapé; elles causaient à voix
I
■m
24 JACQUES FAUVEL.
basse , mais vivement. Je tournai souvent
mes regards de leur côté; il me sembla que
madame Anselme regagnait un peu la bien-
veillance de ma belle-mère , dont le cour-
roux s'amollissait par degrés.
Vers dix beures du soir, parut avec beau-
coup de fracas le jeune marquis de Saintis ,
que je voyais pour la première fois. Sa
parure était d'une élégance recherchée; je
n'ai pas rencontré d'homme d'une figure
plus aimable ; ses grâces formaient un con-
traste parfait avec la gaucherie de Divane.
Celui-ci, en couvant le recevoir, se heurta
si rudement conti-e un fauteuil , qu'il
poussa un cri de douleur; mais on vit pres-
que aussitôt Sur ses lèvres un sourire d'en-
chantement; lanl il était heureux d'avoir
chez lui M. le marquis de Saintis.
En peu de minutes, le jeune marquis
adressa quelques mots flatteurs à la plupart
des dames ; il s'arrêta près de ma femme K et
sembla frappé de sa beauté. Dès qu'il sut
mon nom, il vint à moi; il me fit des coni-
plimens sur les brillans produits de moaj
IP PARTIE. — CHAPITRE XV. :>.5
industrie. Bientôt il me quitta pour parler Je
chasse avec un vieux militaire , de théâtre
avec un abbé , d'intrigues de cour avec un
robin; puis il retourna voltiger près des
dames.
Je demandai à l'officieux personnage qui
m'avait raconté les aventures et les secrets
de tout le monde, quelques détails sur
M. de Sainlis. « C'est un étourdi, me dit-il,
« aussi dangereux par ses qualités que par
« ses défauts. 11 idolâtre sa mère, et il l'a
« ruinée; il croit à ses sermens d'amour,
« quand il les prononce, et il est le plus
« volage des amans. Il comble de politesses
« nos financiers, leur souffle leurs maî-
« tresses, emprunte leur argent; et je gâ-
te gérais que le bon Divane payera cher
« l'honneur que lui fait M. le marquis en
« assistant à sa soirée. »
Je jeu cessa : les groupes répandus dans
le salon se rapprochèrent. Le marquis at-
tira de plus en plus l'attention ; il nous fit
la description d'une fête qui dans peu de
jours devait enchanter Versailles : toutes les
dames exprimèrent le désir de voir tant de
III. 2
I
■
2 6 JACQUES FAUVEL.
merveilles. M. de Saintis répondit qu'il
était à leurs ordres; et , changeant de sujet ,
il raconta • d'une manière spirituelle plu-
sieurs anecdotes aussi piquantes que variées.
Nous nous retirâmes fort tard , grâce à
madame Dumarsy, qui ne se lassait pas d'en-
tendre le marquis. La foule s'écoula sans
faire attention à Divane , qui, harassé de
plaisirs et de fatigue, s'était endormi sur un
fauteuil.
Je n'eus pas besoin de demander à ma
belle- mère quel avait été l'objet de son en-
tretien avec madame Anselme ; elle se hâta
de nous apprendre que ma cousine faisait
fort mauvais ménage. « C'est son mari,
« ajouta-t-elle , qui seul a causé les ennuis
(( que nous avons éprouvés. La pauvre
« femme est bien malheureuse ! Son regret
ce d'être brouillée avec nous , le récit de ses
« peines m'avaient tout attendrie. Heureu-
« sèment cet aimable marquis est venu me
« rendre à la gaîté. Il faut convenir que Di-
te vane sait jouir de sa fortune, et que ses
« réunions sont magnifiques. »
Je plaisantai ma belle -mère sur son
|:
II« PARTIE. — CHAPITRE XV.
5 7
indulgence envers la femme de mon cher
cousin, sur son enthousiasme pour, les petits-
maîtres et pour les financiers. Quelques
heures après je partis pour la Touraine.
I
1
aS
JACQUES FAUVEL.
MWWVWVVVVWWVXIVWWWVVW WVVWWWWWV VWWWWWVWWWVMiW VVVVW
CHAPITRE XVI.
Voyage et retour.
m
J'avais déjà fait en Touralne quelques
rapides voyages ; celui-ci exigeait plus de
temps , et je n'espérais pas être de retour
avant trois semaines. Les hommes frivoles
dussent-ils m'accuser de faiblesse, j'avouerai
que mon cœur se serrait lorsqu'il fallait me
séparer de Louise. Je n'ai connu que dans
les jours passés loin d'elle ce sentiment triste,
vague, inquiet, qui allonge les heures et
rend pénible l'existence. Ses lettres seules
pouvaient dissiper mon ennui : chaque
courrier m'apportait de ses nouvelles, et l'on
juge si j'étais exact à lui répondre.
J'arrivai à Tours : notre manufacture
II e PARTIE. — CHAPITRE XVI. ag
prospérait par les soins d'un habile régis-
seur; mais je reconnus que, pour terminer
les affaires qui m'avaient appelé, je ne
pouvais me dispenser de faire une tournée
dans plusieurs villages. J'étais fort con-
trarié ; j'allais passer huit jours sans avoir
des nouvelles de Louise.
Je trouvai trois lettres d'elle à mon retour.
Je les saisis, et, comme un jeune amant,
je courus me renfermer dans ma chambre
pour causer seul avec ma Louise. Elle se
plaisait à me faire connaître l'emploi de tous
ses momens. Dans sa première lettre, elle
m'annonçait que, deux jours après mon
départ, sa mère lui avait amené madame
Anselme, bien affligée , bien empressée de
recouvrer l'amitié de la compagne de son
enfance. Louise , bonne , indulgente , crai-
gnant de causer du chagrin à sa mère , avait
aisément pardonné. « Allons , me dis-je ,
« encore une imprudence de ma belle-
ce mère ! Quand je serai à Paris, je verrai
« comme il convient d'ajrir. »
A la fin de la seconde lettre , Louise me
disait que le marquis de Saintis était venu
■
3 JACQUES FAUVEL.
pour me rendre -visite : il avait été désolé de
ne pas me rencontrer. Amateur passionné
des arts, il désirait examiner en détail
notre manufacture. M. Dumarsy et Roland
s'étaient fait un plaisir et un point d'honneur
de le conduire dans les ateliers. Il avait
rappelé à madame Dumarsy que , chez Di-
vane, elle paraissait fort curieuse de voir
la fête de la cour ; il pouvait lui offrir des
billets pour elle , pour madame Fauvel , et
même pour madame Anselme , qui se trouvait
présente. Ma belle- mère s'était empressée
de tout accepter. Cette visite, ces politesses
si facilement accueillies étaient peu faites
pour me plaire. Sans y mettre trop d'impor-
tance, je me proposai d'écrire à ma belle-
mère ce que j'en pensais.
La dernière lettre me donnait de nombreux
détails sur la fête de Versailles ; Louise me
racontait avec naïveté combien elle avait été
ravie des magnificences de la cour. Mais ce
n'était pas tout : le marquis voulait abso-
lument conduire un jour ces dames à la jolie
maison de campagne de sa mère , qui aurait
grand plaisir à les recevoir ; et la partie était
m
IMPARTIE. — CHAPITRE XVI. 3i
arrangée pour le samedi suivant. Nous
étions au jeudi... Je réfléchis un moment,
et je demandai des chevaux de poste.
En deux heures, je finis quelques affaires
importantes ; je laissai pour les autres mes
instructions à notre régisseur : je repris la
roule de Paris ; je ne m'arrêtai point , et le
samedi matin j'entrai dans la chambre de
ma femme au moment où elle achevait sa
toilette.
A ma vue , Louise pousse un cri de sur-
prise et de joie ; elle se jette dans mes bras :
étonnée d'un si prompt retour , elle me ques-
tionne ; elle est enchantée de me revoir.
Monsieur et madame Dumarsy accourent.
Je leur dis que, ne pouvant m'accoulumer
à vivre loin d'eux, j'ai brusqué toutes mes
affaires pour revenir bien vite les embrasser.
« Que vous arrivez à propos ! » s'écrie ma-
dame Dumarsy. «Nous allons vous emmener
« à une partie charmante , chez la mère de
« M. le marquis de Saintis. » Alors elle me
raconte ce que je savais déjà par la lettre de
Louise. « Eh quoi ! lui dis-je , une partie
« de campagne à un homme qui arrive de
■I
m
m
3 2 JACQUES FAUVEL.
« voyage ! — Vous ne vous fatiguerez pas.'
« Madame Anselme, avec qui je veux vous
(( réconcilier, va venir nous prendre dans
« la voilure du marquis : il nous attend chez
« sa mère. — Je serais désolé de troubler
« vos plaisirs ; mais je m'étais fait une fête de
« passer cette journée entre nous , en fa-
ce mille. Voyez cependant... Louise, qu'en
« penses-tu ? » Je lisais sa réponse dans ses
yeux ; elle s'empressa d'annoncer son désir
de rester. « Mais nous sommes attendues , »
reprit madame Dumarsy ; « comment ne pas
« nous rendre à une invitation que nous
a avons acceptée? — Si vous le vouliez,
« dis- je, ne pourrais-je pas écrire, vous
« excuser? — Oui, oui , » s'écria Louise en
m'embrassant ; et aussitôt elle courut dans
une pièce voisine pour quitter sa parure.
Dès qu'elle fut sortie , « Savez-vous , »
dis-je à madame Dumarsy d'un ton plus
sérieux , « savez-vous quel est ce marquis
« dont vous acceptez imprudemment les
« invitations ? Je n'ai point voulu parler
« devant Louise ; mais il faut si peu de chose
« pour effleurer la réputation d'une jeune
II e PARTIE. — CHAPITRE XVI. 33
« femme , et la plus légère atteinte est quel-
ce quefois si funeste ! — Eh ! bon Dieu ! dit
« M. Dumarsy, ce monsieur de Sainlis m'a
(( paru fort sensé, fort instruit. — Connaissez,
« repris-je , sa conduite et ses mœurs. » Je
finissais à peine de raconter ce que j'avais
appris chez Divane , que ma belle-mère me
dit vivement : « Vous avez raison, et je suis
« une folle. Ecrivez, écrivez sans perdre
a un moment... Que vous avez bien fait
« d'arriver, de m'avertir! Je suis honteuse
« de mon inconséquence ; je suis effrayée
« des suites qu'elle pouvait avoir. » C'était
uneexcellente femme quemadame Dumarsy:
avec quelle rapidité elle changeait d'opi-
nion ! Je vis l'instant où je serais obligé de
prendre contre elle la défense du marquis.
Un laquais, en livrée fort brillante, vint
annoncer que madame Anselme attendait
ces dames dans la voiture de M. le marquis.
« Dites à madame Anselme , répondis-je ,
« que M. Fauvel est de retour, et que ces
« dames ne peuvent l'accompagner. » Le
laquais voulut se permettre quelques obser-
vations : c< Faites ce qu'on vous dit , » ré-
■
1
: i
■I
34 JACQUES FAUYEL.
pliquai-je. En même temps je lui remis
pour son maître la lettre d'excuses que je
venais d'écrire.
Il paraît que ma réponse jeta madame
Anselme dans une grande indécision. Je
présume que, fort contrariée, elle hésitait
pour savoir si elle monterait chez moi, si
elle retournerait chez elle, ou continue-
rait sa route. Cinq ou six minutes se pas-
sèrent ; enfin nous entendîmes partir la
voiture.
Louise revint en négligé ; elle ne m'avait
jamais paru si jolie ; sa mère la combla de
caresses. Nous passâmes une journée déli-
cieuse. Personne à Paris ne savait mon ar-
rivée; il ne vint ni importuns ni flatteurs ;
nous fûmes seuls. Que nous étions bien en-
semble ! que d'aimables retours sur le passé !
que de charmans projets pour l'avenir ! A
souper , il n'y avait avec nous que notre bon
Roland et un de mes commis. Nous étions
tous heureux , une gaîle vive nous animait ;
madame Dumarsy disait que depuis long-
temps elle n'avait ri d'aussi bon cœur. Nous
prolongions la soirée ; il était onze heures ,
m
II' PARTIE. — CHAPITRE XVI. 35
et nous ne songions pas encore à nous
séparer... On frappe à coups redoublés à la
porte de la rue.
Nous nous demandons qui peut venir
si tard ; on nous annonce mon cousin An-
selme. « Anselme ! chez moi ! à cette heure î
« que nous veut-il? » Il entre tout effaré.
« Je n'aurais pas osé venir chez vous, mon
« cousin, me dit-il... Je ne sais pourquoi
« vous m'en voulez... Mais je suis dans une
« inquiétude... » En effet, je ne l'avais ja-
mais vu si pâle et si dolent. « Voilà madame
« Dumarsy, continue-l-il ; voilà madame
« Fauvel; où est ma femme?» Je lui dis
que ces dames n'avaient pu aller avec elle
chez la mère de M. le marquis de Saintis.
A ce nom, Anselme frissonne : il paraît
que sa femme n'avait pas jugé à propos de
lui dire où elle était invitée. « Ah! juste
« ciel ! reprend-il. Elle devait revenir de
« si bonne heure ! Je donnais ce soir un
a grand souper ; elle n'a point paru. »
Très agité , il s'excuse de nous avoir dé-
rangés , et nous laisse pour courir à l'hôtel
du marquis.
1
1
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I
■
m
me
36 JACQUES FAUVEL.
Le lendemain , nous fûmes très étonnés
de le revoir. L'inquiétude et la fatigue dé-
composaient sa figure. Il avait fait bien du
chemin depuis la veille. « Auriez-vous des
(( nouvelles de ma femme?» nous dit-il.
Sur notre réponse négative, il nous conta
que , n'ayant rien pu savoir chez le marquis ,
il était allé à la campagne de la mère : une
dame y avait paru quelques minutes, et était
remontée en voilure avec M. de Saintis.
Anselme était revenu à l'hôtel ; un domes-
tique compatissant lui avait parlé d'une petite
maison de campagne que monsieur le mar-
quis possédait à Auleuil. 11 s'était empressé
d'y courir ; il avait inutilement questionné
le portier; il était revenu chez lui; il reve-
nait chez nous. « Où me conseillez-vous
« d'aller ? » nous dit - il. Nous ne savions
quelle indication lui donner. Il entra contre
sa femme dans un accès de colère égal aux
plus violens que j'eusse vus jadis à son père ;
puis il nous quitta brusquement.
Le soir même , on nous dit que madame
Anselme était retrouvée, et qu'elle faisait
un grand récit d'une attaque de voleurs
IF PARTIE. — CHAPITRE XVI. 3 7
dans la forêt de Saint^Germain. Peu de
jours après , le bruit se répandit que mon-
sieur et madame Anselme allaient plaider
en séparation.
Je ne revis plus le marquis. L'aventure de
madame Anselme avait fait une vive impres-
sion sur Louise : elle ne m'en parlait point ;
mais je ne pouvais attribuer qu'à ses ré-
flexions le désir qu'elle témoignait de vivre
en famille. Son père commençait à se fati-
guer de recevoir des visites nombreuses ; et
quelquefois il parlait de se retirer à la cam-
pagne. Il n'y avait plus que madame Du-
marsy qui eût conservé un goût très vif pour
le grand monde, et tous les jours elle cher-
chait à rendre sa société plus brillante.
1
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38
JACQUES FAT7VEL.
t^^^l^llMWMWWiwi^^
CHAPITRE XVII.
>v
Quelques scènes chez madame Du-
marsy.
■
m
Il arriva bientôt à ma belle-mère un
double bonbeur. Son mari, pour sa fête,
lui fit cadeau d'un ëquipage; et presque
en même temps elle fut nommée dame de
charité.
Sa fortune ne lui valut pas seule cette
honorable nomination; les abondantes au-
mônes qu'elle répandait dans son quartier
lui méritaient depuis long-temps l'estime et
la reconnaissance des personnes chargées de
veiller aux besoins des malheureux. On sait
que les dames de charité sont choisies parmi
les femmes les plus nobles ou les plus riches;
W
IP PARTIE. — CHAPITRE XVII. 3 9
Appelée à partager leurs touchantes oc-
cupations, madame Dumarsy s'en félicitait ,
beaucoup par zèle pour les pauvres, un peu
par vanité pour elle-même.
Je me souviens qu'un jour, en revenant
du bureau de charité, où elle était allée
dans son carrosse, je la vis tout attendrie des
projets qui avaient été arrêtés pour le soula-
gement de la classe indigente,' et toute
joyeuse de ce qu'au détour d'une rue son
cocher avait éclaboussé Anselme qui pas-
sait.
Les dames de charité étaient pleines de
vertu et de dévouement; elles se faisaient
quelques visites entre elles ; j'eus l'honneur
d'en voir plusieurs chez madame Dumarsy.
Mais ces visites de simple politesse ou d'af-
faires avaient lieu dans la matinée, et n'ajou-
taient point à l'éclat des nombreuses réunions
de ma belle-mère. Son ambition était plutôt
excitée que satisfaite. Ce qui l'avait frappée
surtout dans les soirées de Divane , c'est
qu'il y avait chez lui des gens de qualité ,
tandis qu'on ne voyait dans notre maison
que des personnes qui appartenaient à la
.■ m
II
■
np
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4o JACQUES FAUVEL.
bourgeoisie : à la haute bourgeoisie , il est
vrai ; mais enfin ce n'étaient que des bour-
geois.
En attendant qu'elle eût le bonheur d'a-
voir à son cercle des gens de haute distinc-
tion, madame Dumarsy ne pouvait se dé-
fendre de montrer une humeur un peu
vaine. Bonne par caractère, elle recevait
toujours avec amitié ses parens et ceux
de son mari ; mais son amitié devenait
quelquefois protectrice : on eût dit qu'elle
s'essayait en famille à prendre des airs de
qualité.
Cependant ses relations avec les dames
pieuses qui s'occupaient du soin des pauvres
lui firent connaître d'autres dames très dis-
tinguées aussi par leur naissance, mais plus
jeunes , un peu frivoles. Parmi celles qui
devinrent l'objet de ses invitations empres-
sées, la première qui voulut bien embellir
une de ses soirées fut la veuve du président
de Juvignac. On lui prodigua les égards, les
attentions , les petits soins. Une présidente !
c'est quelque chose; mais ce n'était encore
que de la noblesse de robe.
II* PARTIE. — CHAPITRE XVII.
4'
Enfin,- ma belle -mère rencontra ma-
dame la vicomtesse de Gernancé, nièce
de la duchesse de Vassau , l'une des
dames de charité les plus respectables.
Madame la vicomtesse n'était pas encore
parvenue aux éminentes vertus de sa tante.
C'était une femme de trente ans au plus
fort dissipée, et faisant beaucoup de dé-
pense. Elle vint deux jours de suite, le
malin, chez madame Dumarsy; elle lui té-
moignait beaucoup d'amitié, l'appelait ma
chère , mon cœur, ma bonne amie , et elle
accepta pour elle et pour M. le vicomte une
invitation à dîner.
Madame Dumarsy était habituée à rece-
voir beaucoup de monde ; toutefois , ce
dîner était d'une telle importance à ses yeux
que pendant huit jours les préparatifs l'oc-
cupèrent. Ce fut pour elle un grand travail
que celui de bien assortir les convives. Le
choix tomba sur les personnes de sa société
habituelle, qui, parleur état, leur fortune,
leur genre d'éducation, se rapprochaient le
plus de M. le vicomte et d e madame la vi-
comtesse , et à quj^on etë^uîu^lus prouver
m
I
■
Ir
42 JACQUES FAUVEL.
qu'on était bien avec des gens de haut pa-
rage.
Le grand jour arriva. Ma belle-mère ,
élégamment parée, attendait dans son salon
les personnes invitées. On lui annonce que
sa vieille tante Ursule vient lui demander à
dîner. Il eût été difficile d'imaginer un
incident qui pût la contrarier davantage.
Mademoiselle Ursule était ime vieille fdle
acariâtre et babillarde, dévote et médisante.
Alors même qu'il eût été possible de placer
à table une personne de plus, comment
présenter une telle parente à madame la
vicomtesse ? Tout en faisant à la chère tante
beaucoup d'amitiés, madame Dumarsy cher-
chait de quelle manière elle pourrait la ren-
voyer, quand, pour comble de malheur,
entra d'un air jovial un cousin de M. Du-
marsy, brave homme qui nous avait été fort
utile le jour de l'incendie, et qui depuis
s'était établi à Melun, où il était maître
charpentier. Se trouvant à Paris, il venait
aussi nous demander à dîner. Oh ! pour le
coup, il y avait de quoi perdre la tête. Ce-
pendant ma belle-mère prit courage ; elle
II e PARTIE. — CHAPITRE XVII. 43
combla ses deux parens de politesses, les
invita à revenir le lendemain , le surlen-
demain, tous les jours qui leur convien-
draient; mais aujourd'hui, elle était désespé-
rée, elle avait du monde, beaucoup de
monde, point de place, et ne pouvait les
retenir. Toutes ses précautions pour adoucir
son refus n'empêchèrent pas que la tante, se
fâchant, ne lui dît quelques mots assez aigres
sur sa vanité, sur le dédain qu'elle avait pour
sa famille, et que le cousin, un peu gogue-
nard de son naturel, ne lâchât quelques
grosses plaisanteries. Madame Dumarsy
tremblait que cette petite scène ne se pro-
longeât jusqu'à l'arrivée de ses brillans con-
vives. Heureusement le cousin de Melun
prit sous le bras la vieille bile, lui proposa
d'aller dîner tête à tête chez le suisse de
l'arsenal, et tous deux partirent, l'un en
continuant de plaisanter , l'autre en gron-
dant entre ses dents.
Lorsque j'entrai dans le salon avec mon
beau-père et ma femme, madame Dumarsv
était encore tout émue de celte aventure.
Les convives arrivèrent successivement; et,
■
44 JACQUES FAUYEL.
après une heure d'attente, parurent madame
la vicomtesse et son mari.
Je voyais M . le vicomte pour la première
fois; il avait un air gourmé, important et
froid. Ma belle-mère nous avait vanté son
esprit; apparemment il dédaigna de le pro-
diguer devant nous; il portait autour de lui
des regards distraits, et ne répondait que
par monosyllabes.
Le dîner était d'un luxe recherché. Le
vicomte mangea beaucoup, but de même,
et parla peu. En revanche , sa femme ani-
mait, soutenait presque seule la conversa-
tion. Je fus d'abord enchanté de la manière
dont elle s'exprimait. Elle était bonne, affec-
tueuse pour ma belle - mère et pour ma
femme , et semblait se faire une étude de
leur dire des choses agréables. Peu à peu je
revins de mon enchantement ; les compli-
mens de la vicomtesse me paraissaient de plus
en plus singuliers, « Mon Dieu! ma chère, »
disait-elle à madame Dumarsy, « si vous sa-
it viez combien il m'est doux de me trouver
« ainsi à un dîner de famille, sans façon,
« avec de bons bourgeois, que j'estime
w
K
W
II e PARTIE. — CHAPITRE XVII. 45
« beaucoup plus que la plupart de nos pe-
« tits-maîtres de la cour ! Vous n'imaginez
« pas à quel point les grands dîners me fali-
« guent. Tous ces devoirs de convenance et
« d'étiquette, auxquels sont assujettis les
k gens qui ont un nom , finissent par être
a importuns. Vous ne connaissez pas tous
« ces ennuis-là. Vous êtes bien heureuse ,
« avec votre fortune modeste, dans votre
« petite société : on ne vous porte pas envie ;
« eh bien ! on a tort. » Puis elle se per-
mettait de blâmer, de critiquer, de donner
des avis.... « Vous ignorez l'usage... Voici
(f comme on sert à la cour... Voilà ce qui se
« fait chez moi... Excusez, mon cœur; je
« suis franche; c'est par amitié. Je n'en suis
(f pas moins très sensible à la peine que
« vous vous êtes donnée pour nous rece-
la voir ; je vous sais gré de la bonne inten-
« lion. »
Pour juger madame la vicomtesse fort
impertinente , je n'eus pas besoin d'attendre
les railleries qu'elle adressa bientôt à diffé-
rens convives, gens estimables, qui furent
très dé concertés. Louise les consolait de son
■
46 JACQUES FAUVEL.
mieux par ses attentions. M. Dumarsy avait
peine à cacher son humeur. Je regardais
ma belle-mère, qui, fort embarrassée, ne
savait si elle devait remercier des éloges ou
rire des épigrammes. Je ne me pressais
pas de parler ; elle avait arrangé ce dî-
ner, je n'étais pas fâché qu'elle en vît les
résultats.
Cependant le vicomte se mit de la partie.
Ses complimens étaient tantôt ironiques,
tantôt maladroits ; il dit qu'à voir la richesse
de notre ameublement et l'élégante ordon-
nance du service, on se croirait vraiment
chez un grand seigneur. « Oui , répondis-je;
« mais par cette fenêtre on aperçoit des ale-
« liers et des magasins. J'aime ce coup
« d'œil ; il nous rappellerait à nous-mêmes,
« si nous cessions un instant de nous hono-
a rer de notre état. De bons bourgeois ,
« comme le disait tout à l'heure madame la
« vicomtesse , valent bien certains pelits-
(( maîtres qui n'ont que des dettes et de
« l'impertinence : voyez les marquis de
« Molière. » Nos amis respirèrent. Le vi-
comte reprit son silence, son appétit et sa
I
II« PARTIE. — CHAPITRE XYII. 4 7
dignité. <( Oh ! Molière , dit la vicomtesse ,
« il a bien de l'esprit ; mais c'est une mau-
« vaise tête. »
On se leva de table : j'avais des affaires ;
je ne me crus pas obligé de me gêner pour
tenir compagnie à madame la vicomtesse et
à son mari. Je sortis; mais le soir même
j'appris ce qui s'était passé pendant mon
absence.
A peine rentré au salon, M. le vicomte
avait demandé des caries et s'élail mis au
jeu. Madame la vicomtesse, devenue silen-
cieuse, boudeuse, ne prenait pas la peine
de cacher son ennui. On annonça notre
première amie, la présidente de Juvignac,
qui n'avait pu dîner avec nous , et qui venait
nous rendre une visite. La vicomtesse sem-
bla se réveiller, courut vers la présidente,
l'embrassa, se hâta de recommencer l'éloge
de la réception que lui avait faite madame
Dumarsy, et parla du plaisir qu'elle avait à
se trouver chez ma belle-mère, de manière
à faire croire qu'elle était honteuse qu'on la
vît chez une bourgeoise. Bientôt, sans faire
attention aux autres personnes ; ces deux
I
■I
■
48 JACQUES FAUVEL.
clames ne parlèrent plus qu'entre elles ,
comme si elles eussent été seules clans le
salon. Madame la vicomtesse avait bien,
avec madame la présidente , ce ton de su-
périorité qu'une femme de cour ne man-
que jamais de prendre avec une femme de
robe; mais au moins elle lui adressait la
parole, tandis que ma pauvre belle-mère
était dédaignée, délaissée, oubliée. Si elle
parvenait à glisser un mot, on lui répondait
à peine , ou bien on feignait de ne pas l'en-
tendre. Les deux daines en vinrent à se
parler bas , à cbucboter, à rire ; madame
Dumarsy était au supplice.
A mon retour, je ne vis pas sans humeur
que le vicomte avait fait monter le jeu d'une
manière exorbitante : il gagnait beaucoup ;
la table était couverte d'or. Je demandai
tout bas à M. Dumarsy s'il trouvait bien
décent qu'on jouât si gros jeu chez lui. —
a Non , sans doute , répondit-il ; mais que
« faire ? — Rien pour ce soir, lui dis-je ;
« mais veiller à ce qu'un autre jour on ne
« recommence pas. » Je ne sais si ma pré-
sence déplut à madame la vicomtesse; à
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Û< PARTIE. — CHAPITRE XVII. fa
peine avais-je reparu qu'elle se leva, et, d'un
ton impératif, pria son mari de quitter le
jeu, en lui rappelant qu'ils avaient une
visite d'étiquette à rendre à je ne sais quel
duc.
Les autres convives ne tardèrent pas à se
retirer ; quelques-uns avaient été entraînés
à perdre plus qu'ils ne voulaient risquer ;
tous avaient reçu des impolitesses , et nous
firent leurs adieux d'un air très mécon-
tent.
Dès que nous fûmes seuls, madame Du»
marsy ne put contenir son dépit; elle éclata,
des sanglots lui échappèrent; elle se répan-
dit en plaintes amères contre les gens de
qualité, contre le grand monde; elle voulait
aller au fond d'un désert se mettre à l'abri
de toute société humaine. M. Dumarsy lui
disait, sans trop s'émouvoir , qu'il avait tou*
jours bien prévu que ses prétentions nous
amèneraient quelque chose de fâcheux.
« Dans mon salon ! à ma table ! s'écriait- elle,
« répondre à mes politesses en m'accablant
« de duretés! L'ingrate! après le service que
« je lui ai rendu! —Eh! quel service 9
in. 5
I
Ml
M
IK
5o JACQUES FAUVEL.
« Oui, oui, je l'ai tirée d'embarras, en lui
« prêtant mille écus à l'insu de son mari. »
Mon beau-père fit un mouvement d'hu-
meur; puis il se joignait à Louise et à moi
pour la calmer, quand nous vîmes entrer le
cousin de Melun.
« Cousin Dumarsy, cousin Fauvel , nous
« dit-il , on m'a fort mal reçu tantôt ; mais
k je n'ai pas de rancune , et je viens vous le
« prouver. Pour rire à la fois de ceux chez
» qui je ne dînais pas , et de celle avec qui
« je dînais, j'ai un peu grisé notre vieille
(( tante Ursule : le vin l'a fait jaser. C'est une
« méchante fille; elle est fort bien avec
ce M. Anselme Menars, votre ennemi. Elle
« m'a dit , sous le secret , qu'il se flatte de
« culbuter avant peu votre manufacture , et
(f qu'il prend ses mesures en conséquence.
« Je n'en sais pas davantage ; vous voilà
« prévenus : bonsoir. » M. Dumarsy et moi
nous voulûmes le retenir. « J'ai terminé
« mes affaires , nous dit-il ; je retourne à
« Melun, et je vous souhaite bien du
« plaisir avec vos grands seigneurs. »
a Quelle journée! s'écria madame Du-
IP PARTIE. — CHAPITRE XVH. 5i
« marsy. J'ai fait et j'ai reçu des imperti-
o nences; maintenant , me voilà inquiète de
« je ne sais quel complot d'Anselme... J'en
« deviendrai folle... Mais, non; Fauvel ,
« vous nous défendrez contre votre méchant
« cousin; et je me sens guérie pour tou-
te jours de la manie du grand monde. —
« Que le ciel t'entende ! lui dit en l'em-
brassant le bon monsieur Dumarsy, et la
« leçon n'aura pas été trop chère. »
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JACQUES FAUVEL.
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CHAPITRE XVIII.
Divers changemens de situation.
m
m-
me
Peu de jours après, je me promenais
dans le jardin avec Roland; nous causions,
nous nous rappelions gaïraent la manière
dont nous avions fait connaissance à Li-
moges. On vint m'annoncer qu'un de mes
chefs d'atelier, homme fort habile , quittait
ma maison pour passer chez Anselme.
À cette nouvelle, Roland entra dans une
grande fureur. Quand il se fut un peu
calmé , il m'apprit qu'on avait fait près de
lui des tentatives , qu'on lui avait proposé
une somme considérable s'il voulait porter
son talent dans une autre fabrique ; oit
s'était gardé de la lui nommer, mais il la
II e PARTIE. — CHAPITRE XVIII. 53
devinait. Il ajouta qu'il ne m'avait pas
parlé de ces offres , tant il les dédaignait.
Puis , se livrant à son exaltation habituelle :
« Sont-ils assez fous , s'écria-t-il , de s'iraa-
« giner que moi, moi Roland, je tra-
ct vaillerais à de simples métiers de manu-
« facture par tout autre motif que celui
« de l'amitié ? Si un savant me disait :
« Roland , j'ai besoin que ton génie vienne
« à mon secours , je répondrais : Très vo-
« lontiers ; la nuit je travaillerai pour vous ,
« mais le jour est à mon ami Fauvel. »
En me parlant ainsi , il me tendait la main
avec cordialité ; je l'embrassai , et je pensai
comme lui que cette basse machination
ne pouvait partir que d'Anselme.
Le lendemain , à l'heure où l'on ouvrait
la manufacture , trois ouvriers entrèrent
dans mon cabinet, et d'un air résolu,
d'un ton presque menaçant , me décla-
rèrent , au nom de leurs camarades assem-
blés dans les ateliers , que les travaux
ne commenceraient pas si je n'accordais
sur-le-champ une augmentation de salaire.
Je regardai les hommes qui me parlaient ',
^|
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54 JACQUES FAUYEL.
je reconnus en eux trois nouveaux venus
assez mauvais sujets, ce Fort bien , leur
« dis-je. Vos camarades vous envoient;
« je vais leur répondre , suivez-moi, »
En approchant des ateliers, j'entendais
beaucoup de tumulte ; j'entrai. A ma vue,
quelques ouvriers parurent très honteux ;
d'autres fort animés se parlaient , me par-
laient avec chaleur. J'élevai la voix; je
leur imposai silence $ et désignant les
trois envoyés : a Voilà , dis-je , des hom-
« mes peu habiles , peu laborieux ; qu'ils
« se présentent à la caisse , on va leur
« compter ce qui leur est dû : je cesse
« de les employer. » Us voulaient répli-
quer, et cherchaient autour d'eux des
secours. « Vous n'avez plus ici de cama-
« rades , ajoutai-je ; vous n'avez pas le
a droit d'y rester ; sortez. » Je parlais
d'un ton si ferme qu'ils obéirent, a Mes
« amis, » continuai-je en m'adressant à tous
les autres, « M. Dumarsy n'a-t-il pas pour
« vous la bonté d'un père? et moi, suis-je
et un maîlre dur, avide ? Pensez-vous que,
« s'il était juste d'augmenter vos salaires,
II e PARTIE. — CHAPITRE XViII. 55
« j'eusse altenduvotredemande?Nesonimes-
« nous pas déjà de vieilles connaissances ?
« Je vois parmi vous des hommes qui ont
« travaillé courageusement avec moi dans
« celte nuit fatale de l'incendie : qu'ils
« disent si les bons sujets ne sont pas
« sûrs de me trouver en toule occasion.
« Soyez donc laborieux , paisibles , comme
« il convient à de bons pères de famille ,
« à d'honnêtes jeunes gens. Je puis encore
a effacer de mon souvenir un événement
« qui m'afflige, parce qu'il vous fait peu
« d'honneur ; mais j'exige que sur - le-
« champ vous alliez à vos métiers. » Con-
fus , silencieux , tous se mirent à l'ouvrage.
En traversant Je jardin , je rencontrai
M. Dumarsy, qui accourait fort inquiet.
On venait de lui annoncer que les ouvriers
étaient en révolte. Je le rassurai ; mais cet
événement lui laissa une impression pro-
fonde. C'était la première fois qu'il avait à
se plaindre de ses ouvriers ; il regardait
les manœuvres qui nous avaient enlevé un
chef d'atelier comme la cause de celle
mutinerie; et, sortant de son caractère si
.';•.
n*
36 JACQUES FAtTVEL.
calme, si doux , il s'emportait contre An-
selme, et le traitait d'homme abominable.
Ce fut depuis ce moment que mon beau-
père parla plus sérieusement de se retirer
à la campagne. Madame Dumarsy, ne pou-
vant se consoler d'avoir été humiliée par
ceux qu'elle avait recherchés, saisit avec
passion ce projet, qui, peu de semaines au-
paravant, l'effrayait. A l'en croire, elle
avait toujours eu du goût pour la retraite ;
le repos et la liberté n'existaient que hors
des barrières de Paris i elle peignait avee
délices les plaisirs de la vie champêtre,
et n'imaginait pas de sort plus heureux
que celui d'une dame de château. Je l'en-
gageais à réfléchir, à ne pas imiter ces
jeunes filles qui, dans un instant de dépit,
s'exposent aux longs ennuis du cloître.
Louise , affligée , cherchait à retenir ses
parens; mais M. Dumarsy fut confirmé
dans ses idées par les médecins qui lui con-
seillaient les voyages, ou au moins l'air de
Ja campagne; et ma belle-mère assura
qu'elle resterait fidèle à son antipathie pour
le grand monde.
m
II' PARTIE. — CHA.P1TRE XYIII. 5?
Quelle émotion j'éprouvai , lorsque mon
beau-père m'annonça la résolution de me
céder entièrement sa manufacture ! Pou-
vais-je ne pas me souvenir qu'il avait eu
la bonté de m J y recevoir, et que je m'é-
tais trouvé bien heureux d'y entrer simple
commis ? Cet homme respectable m'avait
formé au commerce ; il m'avait donné sa
fille : bonheur, considération, fortune, je
lui devais tout. 11 voulait que ses fonds
restassent entre mes mains , et ne me
demandait qu'un modique intérêt. Je
refusai cette offre généreuse. Je l'engageai
à mettre sa fortune à l'abri des chances
du commerce. « Eh ! pourquoi ? me ré-
« pondit-il ; vous n'avez point à craindre
« de revers. » En voyant sa confiance , je
me rappelai que, la veille de l'incendie,
il était de même plein de sécurité. J'in-
sistai : une propriété considérable était à
vendre à Saint-Mandé ; la maison plaisait
à madame Dumarsy ; l'acquisition fut
bientôt conclue. Je me flattais que la
proximité rendrait notre séparation moins
pénible; mais que la roule parut longue
il
I
■
M
■
58 JACQUES FAUVEL.
a Louise et à moi , lorsqu'après avoir
accompagné M. et madame Dumarsy à leur
nouvelle demeure nous revînmes seuls
vers Paris !
Un grand bonheur, el non l'inconstance
de son caractère , fit bientôt e'prouver à ma-
dame Dumarsy le regret de nous avoir
quittés : Louise devint grosse. Que de
voyages inquiets ma belle-mère faisait au-
près de nous ! que de contradictions dans
les conseils toujours tendres qu'elle don-
nait à sa fille ! Pour moi, j'étais dans un
enchantement impossible à décrire ; à peine
osais- je croire que le plus cher de mes
vœux allait être enfin réalisé. Je m'em-
pressai d'annoncer l'heureuse nouvelle à
toutes les personnes qui s'intéressaient à
moi. Ma première lettre fut pour mon
oncle le pasteur , pour ce bon oncle qui
me protégeait dans toutes les circonstances
importantes de ma vie , et dont les sages
avis allaient me devenir plus nécessaires que
jamais. Je ' commençai la seconde lettre
pour ma sœur de lait : je me souvins qu'elle
avait perdu son enfant; je craignis que
IMPARTIE. — CHAPITRE XVIII. Sçf
ma joie ne renouvelât sa douleur, et je
posai tristement la plume.
Pendant la grossesse de Louise , et
lorsqu'elle eut comblé mes désirs en me
donnant un fils, au milieu de mes es-
pérances et du bonheur qui les suivit,
mon cousin multiplia contre moi ses in-
trigues.
Anselme était né envieux; mais je dois
dire que , par une sorte de fatalité , je
m'étais presque toujours trouvé sur son
chemin , de manière à exciter son pen-
chant à l'envie. Dans nos études, j'avais
plus de facilité que lui ; bientôt il s'était
aperçu que son patrimoine était plus
faible que le mien ; j'avais épousé une
femme dont il convoitait dès long-temps
la fortune : il n'y avait pas jusqu'à l'aven-
ture du marquis de Saintis , à laquelle le
hasard voulait que je n'eusse pas été tout-
à-fait étranger. Quand mon cousin me vit
seul à la tête de la manufacture , sa jalouse
inimitié redoubla.
Plus heureux dans ses nouvelles tenta-
tives qu'il ne l'avait été dans les premières ,
^|
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■
6o JACQUES FAUVEL.
Anselme parvint à séduire un de mes
commis. Il eut ainsi les moyens de me
devancer dans plusieurs affaires , et de sur-
prendre la confiance de quelques-uns de
mes correspondans. Il faisait écrire par ses
affidés, tantôt que j'étais brouillé avec mon
beau-père, tantôt que j'allais cesser le
commerce ; je ne sais s'il n'alla pas une fois
jusqu'à répandre le bruit que j'étais mort.
De telles manœuvres furent à peine dévoi-
lées, qu'elles tournèrent à sa honle et à
mon avantage.
Son amour-pvopre souffrit cruellement.
11 tenta d'autres moyens de l'emporter sur
moi, et se jeta dans des entreprises té-
méraires. Il voulut avoir de grandes vues;
rien n'est plus fatal pour les petits esprits.
Ne pouvant m'enlever Roland, il fit un
appel à d'autres artistes : vingt charlatans
se présentèrent. On le vit rechercher les
découvertes , avec autant d'ardeur que son
beau-père avait mis d'obstination à les re-
pousser. Le pauvre Anselme ignorait que
l'insensé novateur et le stupide routinier
diffèrent également de l'homme habile.
II' PARTIE. —CHAPITRE XVIII. 61
Avec de grandes dépenses , il parvint 1res
vite à fabriquer très mal.
Le résultat de tant d'opérations fausses,
de manœuvres déjouées et d'essais impru-
dens, fut une banqueroute énorme : Anselme
prit la fuile. Ce qu'il y eut de plus affreux,
c'est que toutes les apparences l'accusaient
d'avoir prévu sa ruine , et d'emporter une
somme considérable en quittant la France.
Quand nous reçûmes cette nouvelle , ma-
dame Dumarsy était près de nous. « Grâce
« à Dieu , s'écria-t-elle , nous voilà débar-
« rassés de notre ennemi ! J'espère qu'il
« ne reviendra pas ! » et dans sa vivacité,
il lui échappa je ne sais quelle plaisante-
rie. « Ah! lui dis- je, un peu de pitié,
« quand ce ne serait que pour ses créan-
ce ciers. »
62
JACQUES FAUVEL.
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CHAPITRE XIX.
Mort d'un homme de bien .
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Nous recevions peu de monde , nos
réunions ne se composaient plus que
d'un petit nombre de personnes choisies.
Le samedi, nous allions à Saint -Mandé;
nous n'en revenions que le lundi matin; et
quelquefois Louise y restait jusqu'au soir
avec son enfant. Madame Dumarsy faisait
dans la semaine plus d'un voyage à Paris , et
souvent mon beau-père l'accompagnait. Que
j'aimais à voir ce digne homme , libre d'af-
iaires et de soins, redevenir enfant près du
berceau de son petit- fils 1 Pour madame
Dumarsy, elle surpassait toutes les grand'-
mères en idolâtrie; ses ravissemens nous
II< PARTIE. — CHAPITRE XIX. 63
donnaient presque tous les jours des scènes
charmantes ; je dis presque tous les jours ,
car nos visites réciproques étaient si multi-
pliées, que nous n'avions pas réellement cessé
de vivre en famille. Quand je me trouvais
seul avec Louise et notre enfant , que
d'heures délicieusement employées à nous
entretenir de la félicité dont nous jouissions!
Souvent je regrettais que mon oncle Paul
Ménars n'en fût pas témoin. « Qu'il aimerait
« à voir, disait Louise, le résultat de tes
« eftbrts pour servir mon père ! — Combien
« il serait ému, répondais-je, de tout le
« bonheur que je te dois! » Nous étions par-
faitement heureux ; et nous embellissions
encore le présent par les plus doux projets
pour l'avenir.
J'étais loin de prévoir quelle longue suite
d'événemens cruels allait mettre mon cou-
rage à l'épreuve. Un premier malheur
vint me donner un avertissement sinistre.
J'étais habitué à recevoir exactement des
nouvelles de mon oncle le pasteur. J'atten-
dais depuis quinze jours une réponse de lui,
et ce retard me causait de vives inquiétudes.
1
1
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■
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64 JACQUES FAUVEL.
Une lettre d'une écriture inconnue m'arriva
du Languedoc j je pressentis aussitôt mon
malheur. Cette lettre, que je vais transcrire,
était d'André, le bon et fidèle domestique
de mon oncle.
(( Monsieur et très honoré maître , car à
présent c'est vous seul qui êtes mon maître.
QueDieume soit en aide! J'ai à vous annoncer
qu'avant hier, jeudi a3 mars, nous avons
eu le malheur de perdre M. Paul Ménars,
notre vénérable pasteur, mon bon maître et
votre oncle bien aimé.
ce Depuis quelque temps il s'affaiblissait ;
il était d'un grand âge; car, si je m'en sou-
viens , il était l'aîné de mon pauvre père,
qui aurait à présent soixante et dix-neuf
ans; mais Je zèle lui donnait des forces, et il
en avait toujours pour remplir ses fonctions,
et plus que ses fonctions.
« Samedi de la semaine dernière, M. Mé-
nars voulut, malgré mes conseils, aller visi-
ter , à trois lieues , un pauvre malade , qui la
précédé devant Dieu. Il revint très fatigué :
il demanda à boire, et prit un peu de vin,
qui sembla d'abord le remettre ; mais un
11= PARTIE. — CHAPITRE XIX. 65
quart-d'heure après, une grosse fièvre se dé-
clara. Le lendemain, dimanche, il était au
lit, et ne put faire le prêche; ce qui fut cause
que tous les paroissiens, hommes et femmes,
vinrent tour à tour et sans foule s'informer
de ses nouvelles. Il voulut voir chacun de
ceux qui se présentèrent. Il trouva encore le
courage d'adresser à plusieurs de bons con-
seils , et à tous de saintes exhortations.
Ces visites redoublèrent ses fatigues. Déjà
M. Andel, notre médecin, ne nous donnait
plus d'espérances; mais moi j'en conservai
jusqu'au mercredi.
« Ce jour-là , vers le soir, mon cher maître
me serra doucement la main , en me disant :
« André, je sens que mon heure est arrivée.
« — Eh ! non, monsieur, » lui répondis-je,
et cependant je ne pouvais retenir mes
larmes. » Plions ensemble une dernière
a fois, » ajouta-t-il; et il prononça dis-
tinctement les prières du soir, avec une
ferveur dont je me souviendrai tant que je
vivrai. Il prit ensuite la Bible sous son che-
vet; n'ayant pu lire à cause de sa vue qui
s'obscurcissait , il tenait le saint livre, et je
3*
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66 JACQUES FAUVEL.
l'enlendais qui en récitait des passages à
voix basse. Après s'être recueilli pendant
plus d'une heure, il me fit plusieurs re-
commandations qui prouvaient sa bonté.
« Tu écriras à mon neveu Fauvel , me dit—
« il, que celte nuit, j'ai pensé à lui et à
« cet ange que Dieu lui a envoyé. » C'est
de madame que parlait monsieur votre
oncle, car il la nommait souvent ainsi. Il
ajouta sur votre enfant quelques mots que
je ne pus distinguer, tant sa voix était de-
venue faible.
ce Bientôt je le vis tomber dans un grand
accablement. Je sanglotais ; il ne m'enten-
dait pas. Tout à coup il sembla se réveiller ;
ses yeux étaient brillans. i< Ils viennent; les
« voilà! dit-il. Fauvel, mon cher fils! »
et il étendit les mains comme pour vous
bénir. Il s' assoupit de nouveau; sa respira-
tion était étouffée. Vers quatre heures du
matin , il se leva avec plus de force que je
ne lui en croyais; je m'avançai pour le sou-
tenir, ce Dieu de bonté , dit-il ! tu m'ap-
« pelles...! je commence à vivre...! » Sa
tête retomba, et il ne dit plus rien. »
W
II e PARTIE. — CHAPITRE XIX. 67
« Les funérailles ont été célébrées hier ;
tout le monde y était , les femmes , les
enfans, les vieillards. Les familles catho-
liques que nous avons dans le village
y étaient avec les autres , et elles pleu-
raient comme si elles avaient perdu leur
curé.
« Mon bon maître est enterré entre
quatre oliviers , sur la petite colline que
vous avez vue de notre jardin, à droite
du village.
<.< Hélas! que vais-je devenir? Les bontés
que monsieur votre oncle a eues pour moi
pendant quarante-trois ans , -me mettent
bien au-dessus du besoin ; mais comment
vivrai-je sans mon cher maître ?
« En vous priant de présenter à madame
l'hommage de mon profond respect, j'ai
l'honneur de me dire avec le même res-
pect votre très humble et très obéissant
serviteur.
« André Dxnet.
« P. S. Oserai -je prendre la liberté,
de vous prier d'embrasser pour moi votre
cher petit. »
■■■
■
68 JACQUES FAUVEL.
Je restai long-temps morue et pensif
après celle lecture. « C'en est fait , je ne
« le verrai plus; il ne m'écrira plus. J'ai
« perdu pour toujours celui qui de si
« loin me servait de guide. O mon oncle !
« qui vous remplacera pour moi ? »
J'allai vers Louise que je trouvai près
de son enfant ; je lui montrai la lettre
d'André ; elle fondit en larmes. Quelle est
donc l'influence de la vertu, puisque nous
éprouvions tant de regrets pour un homme
avec qui j'avais passé si peu de jours , et
que ma femme connaissait seulement par
ses lettres? « Du courage, dis-je à Louise;
« Paul Ménars a rempli de bonnes actions
« une longue carrière. Honorons sa mé-
<( moire en pratiquant ses leçons, comme
« s'il nous les donnait encore. Essayons de
« bonne heure d'inspirer ses vertus à cet
« enfant, dont la naissance a répandu
« quelque joie sur ses derniers jours. »
*
IF PARTIE. — CHAPITRE XX. 6g
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CHAPITRE XX.
Nouveaux malheurs.
Je me félicitai que mon oncle n'eût point
appris le désastre d'Anselme : cet événe-
ment , qui eût attristé la fin de sa vie , me
fut bientôt rappelé d'une manière aussi
pénible qu'inattendue. C'est une fatalité
presque inévitable dans le commerce, qu'une
grande banqueroute en entraîne d'autres ;
celles-ci en produisent de nouvelles ; et
ce qui n'était d'abord que le malheur de
quelques individus, devient une calamité
générale. Au milieu des faillites qui, après
la chute d'Anselme, éclatèrent à Paris et
dans les provinces, il y en eut une qui
m atteignit. Je comptais sur une rentrée
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70 JACQUES FAUVËL.
considérable de la part d'un négociant de
Bordeaux : il manqua.
J'étais près de Louise , et nous allions
partir pour Saint-Mandé quand je reçus
celte nouvelle. Je ne laissai rien paraître ;
je dis à ma femme qu'une affaire me rete-
nait pour quelques heures à Paris ; je la
priai de partir avant moi, et je lui promis
de ne pas tarder à la rejoindre. Elle m'em-
brassa et monta en voiture avec son enfant ,
à qui il avait pris tout à coup une indis-
position dont la mère s'alarmait , mais qui
me parut légère.
Je voulais être seul afin d'examiner ma
situation. Cette faillite me privait d'une
rentrée de cent vingt mille francs , sur
laquelle j'avais compté pour acquitter une
somme à peu près égale , dont l'échéance
arrivait dans trois semaines. Mon embarras
pouvait être d'autant plus grand qu'in-
dépendamment de cette forte échéance il
me fallait payer, dans dix jours, soixante et
quinze mille francs pour la propriété de
Saint-Mandé. Je vis que cet événement me
gênerait beaucoup , mais que je pourrais
II e PARTIE. — CHAPITRE XX. 7I
faire face à mes engagemens sans recourir
à un emprunt. J'avais une grande partie
de la somme que je devais payer dans
quelques jours. Je fis appeler M. Sardan ,
mon caissier, il était sorti; mais comme
je me proposais de revenir le soir même ,
il n'y avait pas de temps perdu. Je donnai
des ordres à mes commis ; je les chargeai
de divers recouvremens , et je partis pour
Saint-Mandé.
Ma femme accourut au-devant de moi ;
elle était heureuse, son enfant allait mieux.
Il semblait que ce petit voyage et l'air de
la campagne lui eussent déjà fait du bien.
Craignant que M. Dumarsy n'apprît par
d'autres la faillite de notre correspondant
de Bordeaux : « Eh bien ! dis-je à ma belle-
ce mère, vous parliez légèrement de la
« banqueroute d'Anselme ; si je vous an-
« nonçais que celte banqueroute m'atteint
« par contre-coup ? — Ah ! grand Dieu !
« s'écria-t-elle. — Rassurez-vous ; je suis
« sans doute fort contrarié, mais je n'ai
« point d'inquiétude. » J'exposai en peu
de mots ma situation , mes ressources.
*■
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72 JACQUES FAUYEL.
« Que la meilleure santé de mon enfant
« se soutienne , ajoutai-je, et je serai tout
« consolé. »
Pendant le dîner, je cherchai à distraire
M. et madame Dumarsy ; je plaisantai sur
ce qu'ils étaient plus tourmentés que moi
de mes embarras ; mais ma gaîté s'éva-
nouit lorsqu'au dessert, Louise, qui était
sortie et rentrée plusieurs fois , vint en
pleurant nous dire que son enfant lui
paraissait très malade. Nous courûmes au-
près de lui; nous le trouvâmes fort abattu.
Ma belle-mère nous pressa elle-même de
retourner à Paris promptement, afin de
consulter sur l'état du pauvre petit : nous
partîmes.
Notre voyage fut bien triste. Ma femme
avait tout-à-fait oublié cette banqueroute
qui me frappait ; elle n'était occupée que
de son enfant, elle ne le perdait pas de
vue , et ses regards exprimaient toute l'in-
quiétude dont elle était déchirée. « Mon
« ami , me dit-elle , c'est une grave ma-
« ladie! «Puis elle garda long-temps le
silence, et ne le rompit que pour me
II* PARTIE. — CHAPITRE XX. : 3
répéter : « Mon ami, c'est une grave ma-
u ladie , je n'en saurais douter! »
A notre arrivée, je fis appeler le mé-
decin ; il nous déclara que les symptômes
annonçaient la petite-vérole. Ce fut un coup
terrible pour ma femme. Je m'efforçai de
la calmer. « Mon ami, me dit-elle, je l'en
« supplie, ne me quitte pas, ne quitte
« pas ton fils. C'est peut-être une super-
« stilion, mais j'ai dans l'idée que mon en-
« fant ne périra pas tant que son père
« sera près de nous. » Je lui promis de
m'éloigner le moins qu'il me serait possible.
Après avoir reconduit le docteur, je restai
quelque temps avec elle. Je lui dis en-
suite que , pour ne pas la quitter de la
soirée, j'étais obligé de causer avec mon
caissier, et que je reviendrais avant dix
minutes. Je montai à la caisse, qui était
entre mon cabinet et le petit apparte-
ment de M. Sardan.
J'étais très préoccupé. Toutefois, en
entrant, je fus frappé de la pâleur de
Sardan ; je lui demandai s'il était malade,
il me répondit que non. « Hâtons-nous de
III. 4
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7 4 JACQUES FAUVEL.
« parler d'affaires , lui dis-je ; mon enfant
« a la petite-vérole , je voudrais êlre près de
« sa mère. » Je m'assis à côté de la caisse ,
j'appuyai ma tête sur ma main ; la nuit
était venue, une seule lumière éclairait fai-
blement la chambre ; mon âme était dans
une disposition fort triste. Je fis à Sardan
une question sur les recouvremens de la
journée ; ce qu'il me dit n'avait pas de
rapport avec ma demande : je la répétai
eri élevant la voix. Ma main était tombée
sur la caisse dont la clef était à la serrure,
et machinalement je soulevai le couvercle.
Aussitôt Sardan pousse un cri , se jette
sur la caisse , la presse violemment de son
corps; et, l'air hagard, effaré, il appelle
sa femme et ses enfans.
A ses cris, sa femme et ses trois en-
fans accourent. « Tombez aux genoux de
a M. Fauvel , leur dit-il ; obtenez grâce
a pour moi. » La malheureuse femme ,
interdite, épouvantée, tombe en effet à
mes pieds avec ces trois petites créatures ,
pour qui Louise et moi nous ressentions
une véritable affection.
75
II' PARTIE. — CHAPITRE XX.
L'élonnemenl , le mépris , la pitié , se
partageaient mon âme. Je relevai ma-
dame Sardan ; puis , m'adressant à son
mari : « Parlez, expliquez-vous; je me
« sens assez de présence d'esprit pour vous
« entendre. — Monsieur, s'écria-t-il, vous
« saurez tout mais, au nom du ciel
« laissez-moi recueillir mes idées Je ne
« vous cacherai rien Oui, je veux tout
« vous dire.... » Enrayé de voir que cet
homme allait s'accuser devant ses enfans et
leur mère, je l'interromps, en disant à sa
femme : « Retirez-vous , de grâce ; em-
« menez vos enfans. » Elle voulait rester,
elle m'implorait , elle jetait sur son mari
des regards de surprise et de douleur.
« Retirez-vous, je l'exige : » et je la conduis
rapidement jusqu'à une chamhre éloignée
dont je ferme sur elle la porte à douhle
tour.
« Nous voilà seuls , dis-je à Sardan ;
« parlez avec franchise. — Monsieur , j'ai
« commis une faute inexcusable....; mais je
« suis un honnête homme.... » Fort trou-
hlé, il n'ajoutait rien. « Remettez-vous,
■
XA
■jii JACQUES FAUVEL.
ce parlez. Que de temps vous me faites
« perdre, lorsqu'un soin si pressant ré-
« clame ailleurs ma présence ! — J'ai été
« entraîné...., trompé Si vous saviez ce
ce que j'ai souffert depuis hier.... Je me
« proposais..., je voulais Un négociant,
ce mon ami d'enfance, qui m'a rendu les
« plus grands services.... Hier, il est venu
« à sept heures du malin... 11 était dans
ce une espèce de délire ; il avait des
ce échéances considérables à payer.... pour
ce plus de cinquante mille francs. Il était
« perdu, déshonoré si je ne venais secrè-
ee tement à son secours... Il me promettait
ce qu'aujourd'hui, à trois heures après midi,
« tout serait rétabli dans ma caisse.... Je
ce repoussai avec indignation sa demande.
« Il s'éloignait désespéré.... Je tremblais
« qu'il n'attentât à ses jours ; je le retins,
ce Malheureux que je suis ! pourquoi ne
« fai-je pas laissé partir...? Vous le voyez,
ce monsieur, ce n'est pas pour moi... c'est
ce pour un autre... , c'est pour un homme
ce que j'ai cru mon ami, que vous avez
« long-temps estimé... — Eh! qui donc?
11° PARTIE. — CHAPITRE XX. 77
« nommez-le. — C'est Darnal, dont ce matin
« vous avez appris la faillite et la fuite.
« Moi, je n'ai point songé à fuir. J'ai voulu
« employer cette journée à chercher si
« je n'avais pas quelque moyen de réparer
« ma faute ; il n'y en a point. Mon parti
« était pris ; demain, à votre réveil , je
« devais me présenter à vous avec ma
a femme et mes enfans, vous raconter ce
« que vous venez d'entendre , et me re-
« mettre à votre discrétion. »
Une foule de pensées s'étaient succédé
dans mon esprit. « Combien , lui dis-je ,
« manque-t-il à ma caisse? — Quarante-
« huit mille francs. — A combien se
<( montent les rentrées d'hier et celles
<( d'aujourd'hui ? — A treize mille deux
« cents. — Retirez-vous , » lui dis-je en fer-
mant la caisse et prenant la clef, a Demain
« j'aurai vu ce que je puis faire pour
a ne pas combler le malheur de votre
« famille. »
Au même instant , la porte s'ouvre avec
violence ; un inconnu furieux s'élance
dans la chambre. C'était un homme âgé ,
V
1 1
■ '
I
78 JACQUES FAUVEL.
qu'à sa tournure et à sou vêtement il
était facile de reconnaître pour un ancien
militaire. « Scélérat ! » s'écrie-t-il en voyant
Sardan; et il se jetait sur lui si je ne
l'eusse arrêté. « Juste ciel ! son père ! » dit
Sardan saisi d'épouvante. « Je suis perdu ! »
11 restait debout, les mains étendues,
la bouche entr'ouverle , l'œil fixe et les
cheveux hérissés.
L'inconnu, que je retenais toujours, par-
lait en phrases entrecoupées , et me révélait
l'odieuse vérité. Tout le récit de Sardan
n'était qu'un tissu de mensonges; il dé-
guisait ses vols, en arrangeant une fable
avec la banqueroute trop connue de Dar-
nal. Il avait séduit , corrompu la fdle de
l'homme que je voyais devant moi. La
veille , elle s'était enfuie par ses conseils ;
et le lendemain il devait aller la rejoindre
avec ce qu'il appelait de nouvelles res-
sources. Des lettres trouvées par le mal-
heureux père attestaient ces faits ré vol-
tans, a Ah ! misérable ! dis-je à Sardan ,
(C vous appeliez pour m'implorer votre
ce femme et vos enfans, quand vous êtes
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II* PARTIE. — CHAPITRE XX.
7 ( J
« encore puis coupable envers eux qu cn-
« vers moi ! »
Sardan était resté à la même place ; ses
lèvres tremblaient; tous ses traits, agités
d'un mouvement convulsif, étaient hideux.
« Oui , nous dit-il d'une voix sinistre ,
« je suis un monstre.... une âme vile. »
Tout à coup , il saisit un poinçon sur une
table , se le plonge dans le cœur, et tombe
expirant à nos pieds.
Nous nous écriâmes; mais, soudain,
pensant aux suites qui peuvent résulter
de cet affreux événement , je mets la main
sur la bouche de l'inconnu , je le supplie
de se contenir et de se taire. Je cours cher-
cher un chirurgien qui demeurait à ma
porte; en descendant, j'appelle Roland, je
lui dis en peu de mots ce qui s'est passé; je
l'envoie avec le chirurgien au malheureux
Sardan, et je retourne auprès de Louise.
11 y avait deux heures que je l'avais
quittée : sans me reprocher ma longue
absence , elle me montra notre enfant qui
était assoupi , mais bien agité. Je dis à
Louise qu'un fort triste événement m avait
I , M
l*i
■
■
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&o JACQUES FAUVEL.
retenu ; que Sardan venait d'être frappé'
d'une attaque d'apoplexie. Cette nouvelle
fit un instant une cruelle diversion à son
inquiétude ; elle sentit que j'étais forcé de
la quitter encore, et elle retomba tout
absorbée dans les douloureuses anxiétés
que lui causait l'état de son fils.
Qu'on se figure ce qui se passa dans
la cbambre où cet homme venait de se
tuer ! Q ue l] e scene de désolation , lors-
qu'il fallut annoncer à sa famille une mort
dont nous déguisâmes les circonstances au-
tant qu'il nous fut possible ! A peine Sardan
avau-il survécu un quart d'heure. L'in-
connu avait disparu. Je fis promettre au
chirurgien et à Roland de garder le plus
profond secret , et je chargeai ce dernier de
prendre tous les soins nécessaires.
^ Je retrouvai mon fils dans le même état.
J'écrivis à la hâle un billet que j'envoyai
par un exprès à madame Dumarsy ; je la
priais de venir auprès de sa fille , et de ne
pas l'abandonner pendant la maladie de
notre enfant.
Ce misérable Sardan était mon caissier
II- PARTIE. — CHAPITRE XX. gi
depuis deux ans; jusque là, je n'avais en
qu'à nie louer de son travail et de son
exaclilude. De mauvaises liaisons avaient
commence par le déranger, el avaient fini
par le conduire au crime.
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JACQUES FATJVEL.
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CHAPITRE XXI.
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Suite du précèdent.
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Quelle nuit! vainement suppliai-je ma
femme de prendre du repos , en lui pro-
mettant de ne pas quitter un seul instant le
berceau de mon fils; elle ne voulut point
céder à mes instances, et nous veillâmes
ensemble. Nous exécutions avec un soin
scrupuleux tout ce que le médecin avait
prescrit. Tantôt nous étions alarmés de l'a-
gitation du pauvre enfant , tantôt son calme
nous épouvantait. Avec quels yeux sa mère
le regardait, et cherchait ensuite dans les
miens si je conservais un reste d'espoir!
IMPARTIE. — CHAPITRE XXI. 83
Quelquefois l'image de cet homme se tuant
devant moi revenait à mon esprit ; et ,
quand je l'écartais, c'e'tait pour retomber
sur des pensées encore plus douloureuses.
Entre mon enfant si malade et sa mère si
désolée, il me fallait songer aux moyens de
réparer les funestes événemens de la veille.
Assailli par tant d'idées accablantes, je sen-
tais mes forces près de m J abandonner. Mon
oncle le pasteur n'était plus , et cependant
j'invoquai son appui. Je rappelais à ma mé-
moire tout ce qu'il m'avait dit sur la fermeté
qu'un homme doit opposer au malheur.
Noble privilège de la vertu ! les principes ,
les sentimens de l'homme de bien lui sur-
vivent; le son de sa voix résonne encore à
l'oreille de ceux qui l'ont entendue. Oui , ce
fut le souvenir de Paul Menars qui me sauva
dans celle nuit terrible. A sa voix, je rassem-
blai mes forces; je lui promis d'avoir la fer-
meté qu'exigeait ma situation, pour soutenir
Louise et satisfaire à tous mes devoirs. Quel-
que compliquées que soient des affaires
d'intérêt, j'ai toujours été persuadé qu'avec
du sang- froid et de la réllexion on arrive
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I
84 JACQUES FAUVEL.
aisément à les éclaircir; mais quand des
peines de cœur ôtent la présence d'esprit,
qu'il est fatigant d'avoir à s'occuper d'inté-
rêts pécuniaires ! Dans un moment où mon
fils souffrait moins, où ma femme me
semblait moins tourmentée , je parvins à
penser avec assez d'attention aux dé-
marches qu'exigeaient mes embarras de
fortune. Un emprunt me devenait indis-
pensable ; mais comment me servir de
mon crédit sans le compromettre ? Un
homme pouvait venir discrètement à mon
secours ; c'était Divane , le ricbe et re-
connaissant Divane. Plein de confiance
en lui , j'éloignai l'idée de mes affaires
pour ne plus songer qu'à Louise et à mon
enfant.
De très bonne heure , j'entendis une voi-
lure s'arrêter : c'étaient M. et madame
Dumarsy. Combien je leur sus gré de leur
diligence! je courus aurdevant d'eux. Si l'on
meut dit que j'allais avoir un sujet de
crainte plus terrible que les autres, j'aurais
cru qu'une pareille idée ne pouvait venir
que d'une imagination en délire. Madame
H« PARTIE. - CHAPITRE XXI. 85
Dumarsy se jela à mon cou. « Mon Dieu !
« me dit-elle en sangloltant, le pauvre enfant
« a la petite-vérole , et Louise ne l'a jamais
« eue ! » Ces mots faillirent m'accabler.
Arracher l'enfant à sa malheureuse mère!
impossible. Peut-être avait-elle déjà la mort
dans son sein! Je sentis combien nos alar-
mes pouvaient être funestes pour elle; et,
comprimant les miennes, j'engageai madame
Dumarsy, non pas à se calmer, mais à ren-
fermer son trouble.
Je conduisis près de Louise son père et
sa mère. La voilà du moins entourée de per-
sonnes qui lui sont chères. Après la visite
du médecin, qui nous laissa toujours dans
l'incertitude, je sortis. J'allai faire, sur le
vol commis chez moi, une déclaration qui
n'a jamais rien produit, et je me hâtai de
me rendre chez Divane,
Je lui racontai les événemens qui m'é-
taient arrivés. Divane garda quelque temps
le silence, en se balançant avec embarras sur
son fauteuil ; enfin il parla, u Eh bien!
« M. Fauvel, que puis-je faire? quel ser-
» vice me demandez-vous? — INele devi-
;ï
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ma
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M
86 JACQUES FAUVEL.
« nez-vous pas ? Je viens vous prier de me
« prêter la somme qui m'est nécessaire. — ■
« Certainement.... c'est bien de l'honneur
« que vous me faites ; et je suis fort sensible
« à la préférence car vous avez tant d'a-
« mis... ! Cependant, voilà des événemens
« bien graves, et faits pour déranger une
« fortune encore plus grande que la vôtre.
« Je ne sais si, après cela, il est prudent
« de se risquer. — Vous hésitez... ! vous me
« refusez ! vous! — Permettez : dans
« tout autre moment... Mais je ne suis pas
« si riche qu'on le croit ; j'ai des comptes à
<c rendre Moi-même, je suis gêné, fort
(( gê n é. — Il suffit. Pauvre, vous étiez prêt
<( à donner votre vie pour moi; riche, vous
h refusez de m' ouvrir votre bourse. Adieu.»
Je m'éloignai honteux pour lui-même vdu
changement que l'opulence avait produit
dans cette âme vulgaire.
Je marchais rapidement, lorsque de loin
j'aperçus mon ami Félix Duclos, que je
n'avais pas revu depuis le jour où nous
avions eu une légère querelle. J'ignorais
qu'il fût à Paris ; je m'empressais d'aller à
I
w
II e PARTIE. - CHAPITRE XXI. S :
lui : il me vil, me reconnut, détourna la tête:
el, pour m'éviter, prit une petite rue qui se
trouva sur son passage.
Je restai saisi d'étonnement et de chagrin.
Au milieu des peines qui m'accablaient,
celle d'être aussi cruellement traité par mon
ancien ami me fut bien sensible. « Ah! me
« disais-je , je puis supporter l'ingratitude
« de Divane ; mais comment supporter
<( l'injustice de Duclos ? »
Je rentrai chez moi pour revoir mon en-
fant , avant de chercher des ressources qui
pussent suppléer à celles que je ne trouvais
pas chez Divane. Toute la famille était dans
la désolation. La maladie avait empiré. La
manière dont Louise en pleurs me regardait
me fit sentir combien elle désirait que je
restasse près d'elle. Sa douleur, l'affreux
état de mon enfant, mêlèrent toute pensée
étrangère au danger le plus imminent. «Non,
« dis-je, non, ma femme, je ne te quitterai
« plus; mais rassure-toi, une crise sauvera
« ton fils ! » et en essayant de calmer ses
craintes, j'en avais pour elle et pour lui.
La journée se passa dans celle anxiété.
I
HP
■
■
w
88 JACQUES FAUVEL.
M. et madame Dumarsy voulurent veil-
ler avec nous ; les progrès du mal étaient
rapides , effrayans. A deux heures du
matin , la mère , hors d'elle-même, de-
manda qu'on appelât le docteur. J'en-
voyai en toute hâte; on ne revenait pas;
je courus moi-même. Je rencontrai mon
domestique, qui n'avait pu décider le mé-
decin à se lever. Je redoublai de vitesse ;
j'arrachai le docteur de son lit ; je l'en-
traînai , nous arrivâmes : mon enfant
n'existait plus.
Je saisis ma femme dans mes bras; c'en
élait fail; je ne devais plus m'occuper que
d'elle. « O Louise ! ma chère Louise , con-
« sens à vivre encore, je t'en supplie; songe
« aux êtres qui le reslent.Toiqui m'as donné
C< tant de preuves d'amour, songe que ta vie
r< est nécessaire à la mienne. » Elle ne me
répondait qu'en me redemandant son
fife,
Dans ces momens terribles, les malheu-
reux atteints d un même coup se serrent les
uns contre les autres. Louise, son père, sa
mère cl moi, nous ne nous séparâmes point
II e PARTIE. — CHAPITRE XXI. 89
pendant deux jours. Je recueillais mes for-
ces pour soutenir la famille entière. Qu'il
m'était difficile de conserver du courage,
quand je pensais que peut-être j'allais voir
ma femme victime de l'affreuse maladie !
crainte horrible, qui se mêlait sans cesse à la
douleur d'avoir perdu mon enfant. « O
« mon cher enfant ! si peu de temps après
« la mort du vieillard qui me servait de
« guide , me voila frappé dans ma jeune es-
« pérance, et je tremble pour les jours de
« ta mère ! » Mille souvenirs mélancoliques
se réveillaient dans mon esprit. Je pensai
que ma bonne sœur de lait avait subi le
même malheur que moi. « Pauvre Thérèse !
(f quelle conformité dans notre sort ! Aulre-
« fois, nous nous sommes aidés à supporter
« les peines légères de l'enfance ; au jour-
ce d'hui, séparés l'un de l'autre , nous souf-
« frons les douleurs amères de l'âge
« mûr. »
Cependant, l'impérieux honneur me com-
mandait de songer aux affaires dont j avais
entièrement cessé de m'occuper. Dans la
matinée du troisième jour, M. et madame
4*
I
yo JACQUES FAUVEL.
Dumarsy étaient ailes voir un de leurs pa-
reils; j'attendais qu'ils fussent de retour
auprès de Louise pour recueillir mes idées,
et chercher quelles ressources me restaient.
On vint m'avcrtir que quelqu'un m'attendait
dans mon cabinet ; je fus bien surpris de
voir que c'étaient mon beau- père et sa femme.
Ils me dirent d'un air fort alarmé qu'ils
avaient jugé prudent de nie parler sans re-
tard, dans le plus grand secret; ils venaient
d'apprendre que des bruits affreux circu-
laient sur mon compte. Deux négocians , qui
se trouvaient chez leur parent , leur avaient
témoigné cet intérêt qu'il est si pénible d'in-
spirer et qui ressemble à la pitié. J'étais
l'objet de toutes les conversations des com-
merçans de Paris. On exagérait la faillite
dont j'étais victime ; et, ce qui me frappa sur-
tout , le vol qui m'avait été fait n'était plus un
mystère. Enfin, selon tous les rapports, ma
chute était inévitable. Ma belle-mère , très
agitée , me conjura de ne pas ajouter au mal-
heur de sa fille, et de prévenir, s'il était pos-
sible, une dernière catastrophe. Elle me dit
que toutes les circonstances se réunissaient
IMPARTIE. — CHAPITRE XXI. 91
pour justifier une démarche fâcheuse, mais
nécessaire ; que , d'après l'opinion de son
parent et des deux autres négocians, il fal-
lait ne pas perdre un moment pour réunir
mes créanciers et leur demander un délai.
« Que me proposez-vous, lui dîs-je en éle-
« vant la voix? ne cherchons pas à envc-
« lopper de mots honnêtes une action qui
k ne l'est point. Ce que vous me conseillez
« estime faillite. Jamais. Eh ! grand Dieu !
« où s'arrêterait celle suite défaillîtes ou de
« banqueroutes, s'il ne se rencontrait un
« homme honnête et ferme qui s'opposât au
« débordement, et ne rejetât point sur les
et autres le malheur dont il est frappé? —
« Vons avez raison, » dit M. Dumarsy, à.
qui mes paroles semblaient avoir rendu
quelque courage, « sauvez l'honneur; oui ,
« fallut - il sacrifier votre forlune , la
« mienne — Eh! cela suffira - t - il ?
« reprit ma belle - mère ; nous sommes
« dans un abîme ... » Elle perdait tout-à-fait
la tête. « Allez, lui dis-je avec tendresse ,
« allez voir votre fille; je vais pensera ses
'( intérêts. »
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9? JACQUES FAUVEL.
Je me mis au travail. Les rentrées jour-
nalières suffisaient aux paiemens courans;
il s'agissait de trouver les moyens de satis-
faire aux deux grandes échéances qui de-
vaient arriver, l'une dans cinq jours, l'autre
dans dix-sept. Je me livrais tout entier à
mes calculs ; j'entends monter précipitam-
ment; que vois- je? Duclos qui se jette dans
mes bras. «Mon ami, s'écrie-t-il, pardonne
« moi ! j'ai été injuste, cruel envers loi. Tu
« juges bien que j'ignorais tes malheurs;
« c'est à ta porte que j'ai su le plus grand
« de tous. Je venais d'apprendre tes era-
<( barras pécuniaires. La fortune que je pos-
« sédais est maintenant à ma sœur; je n'ai
« point d'argent à l'offrir, mais je t'apporte
« le cœur d'un ami. » U m'embrassa de
nouveau : c'était , depuis bien des heu-
res, la première sensation agréable que j'é-
prouvais.
« Je sors, me dit-il, de chezceDivane,que
« tu m'as fait connaître; vingt personnes
« déjeunaient chez lui. On parlait de toi : un
« des convives t'accusait d'imprévoyance et
« -d'orgueil ; il disait qu'il s'était plu à le
II e PARTIE. — CHAPITRE XXI. $3
« prodiguer des véiilés utiles dont tu n'avais
ce pas eu l'esprit de profiler. Je cherchais à
« me rappeler les traits de ce personnage ;
« le croirais- lu? c'était ce Guer ville, un
or des flatteurs qui m'ont donné de l'humeur
« contre toi. Morhleu! monsieur, lui ai-je
ce dit, oubliez-vous ce jour où, chez Fauvel,
« vous me faligâies par l'exagération que
« vous mettiez à vanier sa modestie et ses
« lumières ? Imagine-toi qu'alors , Divane,
« venant à son secours, a prétendu que lu
« n'étais dans l'embarras que par la faute.
« Enfin, a-t-il ajouté négligemment,
« vous n'avez pas à regretter d'être brouillé
« avec lui; c'eslun homme ruiné. — Ruiné !
i< me suis-je écrié. Ah ! je cours l'embras-
« ser. »
J'apaisai Duclos, qui s'emportait contre
de pareilles gens. Il était tout simple que
GuerviHe, si prompt à découvrir du mé-
rite dans les hommes qui sont heureux,
trouvât des torts à ceux que le malheur
poursuit. Selon la méthode des ingrats,
Divane devait me calomnier pour s'ex-
cuser de ne m'avoir pas obligé. Duclos
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9$ JÀCQTTES FAUVEL.
se désolait de ne pouvoir ni'aider comme
il l'avait fail une première fois. Je lui
rendis grâce : je ne le consolai pas; mais,
le soir même, j'eus à lui demander un léger
service.
Les bruits répandus sur mon compte ne
me permettaient plus d'emprunter : irais-je
solliciter des banquiers pour essuyer des
refus? offrir ma signature pour subir l'hu-
miliation de la voir dédaignée? « Non , me
« dis-je, je ne m'adresserai point au com-
u rnerce. Aucun négociant ne m'entendra
« lui demander son appui. C'est par mes pro-
« près forces que je dois me sauver du nau-
<( frage. »
J'avais deux billets de quinze mille francs
chacun, payables dans dix mois. Je ne vou-
lus pas qu'on sût que je les faisais négocier.
Je les passai à l'ordre de Duclos, et le ban-
quier qui les escompta ne put soupçonner
qu'il s'agissait de me rendre service. Le chef
d'une maison de Cadix , avec laquelle j'avais
des relations fréquentes, se trouvait à Paris.
Je lui fis une vente considérable, à bas pris,
je l'avoue, mais au comptant, et sous la
I
IMPARTIE. — CHAPITRE XXI. gS
condition qu'il ne parlerait point de notre
traité. Louise sacrifia quelques riches bijoux.
« Hélas! que m'importe à présent de me
« parer, » disait -elle? Je fus ainsi en
élat de satisfaire à la première échéance
de soixante et quinze mille francs, Les
biens de Saint-Mandé étant alors payés ,
et monsieur Dumarsy s'empressant de me
donner son aveu, un notaire discret me
prêta une forte somme hypothéquée sili-
ces biens.
Le jour de la plus importante échéance
approchait. Je n'avais fait aucune dé-
marche , aucune demande , aucune négo-
ciation apparente , pour me procurer des
fonds. Tous les commerçons avaient les
yeux fixés sur moi. On me plaignait, on
affectait de me plaindre ; quelques gens
laissaient percer une maligne joie. L'épo-
que arriva : je pavai.
Aussitôt, ce même public, qui s'était mon-
tré si ardent à me censurer, mit presque de
l'enthousiasme à faire mon éloge. Mon cré-
dit devint plus grand que jamais. Par un
prodige que j'avais long temps invoqué sans
H
d
Ifc
96 JACQUES FAITVEL.
espoir, la fatale maladie n'atteignit point
Louise: je respirais....
Le 22 octobre i685, parut le fa-
meux e'dit portant révocation de l'édit de
JNantes.
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IP PARTIE. — CHAPITRE XXII. 97
V\VVWV\*i\\**/VlV\*a\VVV(VWVV»A\\VVVVVVV\^V*VWVV'^
CHAPITRE XXII.
Persécutions.
Non , je ne m'attendais point à cet arrêt
de proscription contre les protestans. Sans
doute je savais qne le fanatisme était ingé-
nieux à les calomnier, ardent à les pour-
suivre. Déjà tous leurs droits étaient violés :
on les repoussait des emplois publics ; on
ne les trouvait même plus dignes d'entrer
dans les fermes et les sous-fermes. De vils
agens couraient les provinces pour acheter
les consciences. Un enfant, dès l'âge de
sept ans, pouvait insulter à son père et
renier sa foi. Des missionnaires envahis-
III. 5
I
WflÊ
w*-
■
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■
I k
98 JACQUES FAUVEL.
saient les villes et les campagnes ; à leur
suite marchaient des dragons qui, le sabre
à la main, rendaient les conversions plus
rapides; et l'on voyait avec scandale se
mêler les sermons, le pillage, la prière
et les -orgies.
Les proiestans avaient perdu Colbert ,
ce ministre éclairé qui protégeait en eux
les hommes les plus industrieux de France;
sa mort laissait un champ libre à Louvois ,
dont l'âpre té de caractère dégénérait en
cruauté , et dont le zèle pour le roi res-
semblait si fort à de la haine pour nous.
J'espérais cependant, et tous les hommes
raisonnables espéraient comme moi que les
persécutions allaient s'affaiblir et s'éteindre.
Quelles craintes réelles les protestans pou-
vaient-ils inspirer ? Autrefois , de longs
sujets de plaintes les avaient soulevés ;
mais depuis, satisfaits des droits que leur
assuraient les traités , ils servaient le prince,
enrichissaient l'État ; et naguère on les
avait vus refuser noblement de prendre
part aux troubles de la Fronde. En sup-
posant à quelques-uns de nous les projets'
W
IP PARTIE. — CHAPITRE XXII. 99
de révolte dont nous accusaient de lâches
adversaires, comment exécuter ces projets
insensés ? Quand nos pères avaient pris les
armes , des grands étaient à leur tête ;
mais a plu part des grands, intimidés, ou
flattés dans leur ambition, avaient abjuré;
les petits, plus fermes dans leur croyance,
se livraient à des travaux paisibles; ils
étaient prêts à souffrir , non à combattre ;
ils étaient utiles , non redoutables. Fallait-
il donc les proscrire !
Nous pensions qu'une cour amie des
arts et des fêtes ne pouvait long-temps
être cruelle. Le calme régnait dans Paris ;
on ménageait son immense population ; on
eût craint de l'agiter, en interrompant ses
plaisirs. Ce repos dont nous jouissions ,
et la justice de notre cause , nous per-
suadaient que les provinces cesseraient
bientôt d'être la proie du fanatisme ; nous
comptions pour nos frères sur un meilleur
avenir , nous étions obstinés dans nos
espérances.
Toutefois , quelques proleslans d'un ca-
ractère sombre , atrabilaire , nous faisaient
M
m
I
ioo JACQUES FAUVEL.
des prédictions sinistres. « L'orage gronde,
(( approche , il éclatera demain , disaient-
« ils. Demain vous entendrez proclamer
ce que la France ne reconnaît plus que des
« catholiques. Les -temples seront détruits ;
« les pasteurs auront à peine quelques jours
« pour quitter leur patrie ; et, s'ils osent
a rester ou rentrer, ils périront dans les
« supplices. Vos enfans vous seront arrachés,
« pour être livrés à vos persécuteurs, qui les
« élèveront dans leur foi. On vous ordon-
« nera d'abjurer; et, si vous voulez fuir,
« arrêtés aux frontières , vous irez peupler
« les prisons et les bagnes. » Ceux qui
tenaient ce langage n'étaient point écoulés;
on les traitait d'insensés et de visionnaires.
Ces visionnaires , ces insensés voyaient seuls
la vérité, et toutes leurs prédictions s'accom-
plirent. O rage aveugle du fanatisme ! un
des auteurs de l'exécrable édit, le vieux
chancelier LeteUier, se sentant près de mou-
rir, le fit enregistrer à la hâte; et, sur son
lit de mort, entonna un cantique d'exalta-
tion , se réjouissant et se glorifiant d'un acte
qui frappait trois millions de Français.
II» PARTIE. — CHAPITRE XXII. 101
Comment peindre les alarmes , la déso-
lation des malheureux proteslans ! J'étais
riche , connu , considéré ; plusieurs se ras-
semblèrent chez moi. Quel était le hut de
ces réunions? il n J y en avait point. Les
infortunés se cherchaient , voulaient se
voir, se confier leurs peines. Les uns,
épouvantés du sort de leurs familles , ne
trouvant plus de sûreté en France , se
disposaient à fuir. D'autres , voyant de
toutes parts des dangers , ne savaient que
résoudre et restaient comme anéantis. J'ai-
dai les premiers de ma bourse et de mon
crédit ; j'essayai de ranimer le courage des
autres. Quelques-uns exprimaient une indi-
gnation profonde; mais qu'il en était peu qui
se livrassent à des projets de vengeance !
La proscription avait fortifié dans presque
toutes les âmes les sentimens religieux.
J'entendis des hommes pleins de sens et
de vertu tenir le plus noble langage ; et
le résultat de nos réunions fut que nous
devions resler fidèles à notre croyance ,
nous donner de mutuels secours , et nous
garder d'exciter aucun trouble.
■
M-
K>2
JACQUES FAITVEL.
C'est sous de tels auspices que j'appris
une nouvelle long-temps désirée , une nou-
velle qui devait me combler de joie ! Deux
mois s'étaient à peine écoulés depuis le
fatal édit , quand Louise m'annonça qu'elle
était enceinte. Tandis que je lui expri-
mais mon bonheur : « Hélas ! me disais-je,
« quel sera le sort de cet enfant qui va
« naître pour ainsi dire persécuté ? »
Beaucoup d'hommes de bien quittaient
la France ; Anselme y revint. A la publi-
cation du nouvel édit , la grâce l'avait
touché. Il avait eu le bonheur de se sentir
éclairé , disait- il ; et il s'était empressé de-
renoncer au culte proscrit , pour embras-
ser le culte qui triomphait. Il revenait des
pays étrangers avec des lettres de recom-
mandation que lui avaient données des
gens puissans. Toutes ces lettres préco-
nisaient la foi sincère et la ferveur ardente
du nouveau converti. Anselme trouva dans
Paris des appuis nombreux. Ses prolec-
teurs le désignaient comme une victime de
l'intrigue et de la calomnie. Des hommes
éminens dans l'Etat l'accueillaient , le
II e PARTIE. — CHAPITRE XXII. itf3
choyaient comme un saint personnage. 11
était rentré sans crainte ; et bientôt il fit
peur à ses créanciers, qui s'empressèrent
de transiger avec lui. Il reprit sa femme;
et ce trait passa pour un acte de mortifi-
cation et de haute vertu qui faisait cesser
un scandale.
Je ne sais si Anselme avait jamais été
un dévot protestant , mais il persécuta les
protestans en dévot catholique. Il se fit
délateur : c'est le métier que prend tout
renégat qui veut prouver sa sincérité, et
compléter ses titres à la faveur.
Avant le retour de mon cousin , beau-
coup de vexations étaient déjà dirigées
contre moi. Mes pas étaient suivis , et mes
actions surveillées. Personne n'entrait dans
ma maison sans être observé; et cepen-
dant , trois ou quatre fois , on était venu
faire d'exactes perquisitions chez moi , sous
prétexte que je donnais asile à des pas-
leurs. On effrayait mes ouvriers catholiques,
on tourmentait mes ouvriers protestans ;
et combien Louise, M. Dumarsy et ma
belle-mère avaient à subir d'exhortations
•I
m?
■
is
•i
104 JACQUES FAtTVEL.
qu'on essayait ainsi de faire arriver jusqu'à
moi!
Depuis le retour de mon cousin , toutes
ces vexations redoublèrent ; elles devinrent
intolérables. Bien des gens s'étonnaient que
je donnasse tant d'exemples de patience,
quand je pouvais trouver un sort paisible
cbez les étrangers, qui appelaient les pro-
testans et leur industrie. Ah ! dès long-
temps j'aurais fui cette terre ingrate ; mais
mon cœur se serrait à l'idée de séparer
Louise de sa famille ; et ma patrie, pour
être injuste , n'en était pas moins ma
patrie.
Un jour on vint me prévenir que j'eusse
à prendre, sans tarder, toutes les précau-
tions commandées par la prudence; qu'An-
selme m'avait dénoncé à l'autorité comme
un homme disposé à susciter des troubles.
Je ne pouvais croire à cette infamie. Une
heure après , je reçus l'ordre de me rendre
sur-le-champ dans les bureaux de M. de
Louvois.
M. et madame Dumarsy étaient à Paris
au moment ou
Tord
re m arriva ; très
r
I? PARTIE. — CHAPITRE XXII. io5
effrayés , ils ne voulurent pas partir avant
mon retour.
Je fus introduit près d'un premier com-
mis. 11 m'annonça qu'il me parlait au nom
du ministre; et, sans doute pour me le
prouver, prenant un ton allier, il me
dit qu'on trouvait fort étrange que j'eusse
chez moi des conciliabules d'hérétiques.
Je déclarai qu'en effet des hommes mal-
heureux s'étaient réunis plusieurs fois
dans ma maison; j'exposai avec franchise
ce qui s'était passé dans ces assemblées,
plus utiles que dangereuses à la tranquil-
lité de l'État ; et j'ajoutai que , grâce à
la surveillance dont j'étais entouré , on
devait savoir que depuis long- temps ces
réunions avaient cessé. Le commis ne pa-
rut pas convaincu ; mais s'adoucissant par
degrés, et m'adressant , toujours au nom
du ministre , des complimens sur l'im-
portance de mes travaux , il en vint à me
dire qu'un homme comme moi ne pouvait
se dispenser de prouver son obéissance
aux ordres du roi, de faire un acte de
fidèle sujet , en un mot d'abjurer. 11 me
I
I
H-»
m
m*
<»o6 JACQUES FAUVEL.
cita des exemples qu'il assurait être fort
honorables; il niellait en avant surtout
celui d'un homme de ma famille , M. An-
selme Menai*. Il se plut à me faire valoir
les avantages, les faveurs, les distinc-
tions qui m'attendaient, si je voulais con-
sulter la raison , mes intérêts et mon de-
voir. Je répondis par un sourire à ses
cajoleries, et ne lui dissimulai pas que
les exemples et les considérations d'inté-
rêt avaient sur moi peu d'empire. Il s'em-
porta contre ce qu'il appelait l'entêtement
des protestans. a On est instruit , me
« dit-il , que des mécontens se rallient
« autour de vous; votre fortune et votre
« caractère vous donnent une influence
« à. laquelle il est urgent de s'opposer.
« Prenez garde , monsieur; on est las de tant
« de résistance ; songez , pour votre sûreté',
« à donner la garantie qui vous est deman-
6 dée. » Je protestai que mon caractère ,
dont il parlait, m'éloignait autant de trou-
bler l'Etat que de manquer à l'honneur.
H insista; je m'animai, et le laissai con-
vaincu qu'il était plus facile de m'oppri-
I
II' PARTIE — CHAPITRE XXII. 10;
nier que de me séduire ou de minti-
mider.
Une scène plus pénible m'allendait. Je
trouvai Louise , mon beau-père et sa femme,
dont une longue attente avait redoublé
l'inquiétude; ils se bâtèrent de m'intcr-
ro<*er. Au point où en étaient les choses ,
je ne , crus pas devoir leur cacber quel
avait été l'objet de mon entrelien au
ministère. M. Dumarsy me causa une vive
émotion ; il prit ma main , et la serrant
affectueusement : « Mon cher Fauvel, me
« dit-il , au nom de l'amitié que je vous
« ai vouée , de la reconnaissance que je
« vous dois, de l'amour que vous avez
« pour ma fille, ne vous exposez pas à
« des dangers qu'on peut encore délour-
« ner. Que les crainles et les prières de
« votre famille — Ah ! lui dis-je en
« l'interrompant , ne douiez pas de mon
« cœur ; exigez tous les sacrifices qui sont
« en mon pouvoir , mais ne me demandez
« rien contre l'bonneur. » M. Dumarsy
se tut , leva les mains au ciel , el des
larmes roulaient dans ses yeux. « Mon
Il
tr
■
108 JACQUES FAUVEL.
« fils , dit madame Dumarsy , est-ce vous
« parler contre l'honneur que de vous de-
<x mander de faire cesser nos angoisses?
« Je n'ai plus un instant de repos. Il
« est évident que vos dangers croissent
« chaque jour ; vous n'oseriez me dire que
« mes alarmes sont imaginaires ; vous êtes
«menacé; demain peut-être on vous
« arrachera de cette maison. Que devien-
« drons-nous? à qui demanderons-nous
« justice? Fauvel , est-ce agir contre Thon-
ce neur'que de céder à la nécessité? Ce
« que vous refusez à l'autorité , aux me-
« naces, accordez-le à vos amis, à leurs
« supplications. » M. Dumarsy continuait
de serrer ma main , et attendait ma ré-
ponse avec anxiété. Je leur peignis mon
affection dans les termes les plus tendres;
« Mais, dis- je, vous me parlez de néces-
(c site ; y en a-t-il jamais à faire une
« bassesse ? — Quel mot employez-vous ,
« répondit vivement ma belle-mère ? Nous
« nous sommes interdit toute controverse
« je ne manquerai point à nos conventions ;
« mais, soyez -en certain, c'est la vérité
II" PARTIE. — CHAPITRE XXII. 109
« qu'on vous presse de reconnaître. Pour-
« quoi résister ? c'est notre croyance , c'est
« la croyance de Louise qu'on vous presse
« d'adopter. — Je respecte cette croyance.
« Je ne blâme pas ceux qui l'embrassent
« avec sincérité ; mais on ne me verra
« pas imiter les fourbes et les lâches qui
(( ebangent par ambition ou par peur. J'ai
« besoin de votre estime ; descendez en
« vous-même ; puis-je, sans la perdre , cé-
« der à vos instances? Quitterai-je le culte
« où je suis né , quand il faut du courage
« pour lui rester fidèle? Croirai-je, parce
« qu'on m'ordonne de croire ? est-ce au
« milieu de tant d'borreurs qu^il est pos-
« sible d'examiner , de juger avec irnpar-
« tialité ? La vérité même , soutenue par
« des soldats et des bourreaux, ressem-
er blerait à l'erreur. La vérité....! la vérité
« servirait-elle à proscrire les gens de bien?
« Voyez leur sort : où serait aujourd'hui le
« vertueux Paul Menars , si le ciel ne lui
« eût épargné une dernière épreuve ? Ce
« pasteur octogénaire gémirait dans 1 exil
« ou dans la captivité Non, ses mânes
i
UêÉ
m
w>
■
■r
I
no JACQUES FAUVEL.
<( n'auront point à rougir de ma faiblesse. »
Pendant cette discussion, Louise gardait
le silence; ses yeux nous suivaient avec
inquiétude, et, attachés sur la personne
qui parlait , exprimaient la part qu'elle
prenait à nos discours , les peines dont elle
était déchirée. « Eh! que ferez-vous? dit
« enfin madame Dumarsy. Vous serez donc
« obligé' de fuir ? — Dieu réglera mon
« sort, répondis-je ; mais je n'abjurerai
« pas. » Monsieur et madame Dumarsy
nous quittèrent bien tristement. Je craignais
que ma belle-mère ne fût irritée contre
moi ; elle m'embrassa et sortit en murmu-
rant contre les fanatiques , qui poussaient
l'autorité à des mesures aussi désastreuses,
a Fauvel , me dit Louise dès que nous
« fûmes seuls , je n'ai point de conseil
« à te donner ; je n'ai qu'une volonté à
« t'ex primer. Rien ne peut nous désunir;
« si tu pars , je suis prête à te suivre. »
Avec quel transport je la serrai contre mon
cœur! « Maintenant, ajouta- 1- elle d'un
« ton plein de calme , tu peux me dire
« saus crainte quelle est la résolution.
II' PARTIE. — CHAPITRE XXII. m
u — Ma chère , répondis-je , il faut partir.
« J'ai long-temps réfléchi, hésite'; j'aurais
« voulu t'e'pargner une séparation doulou-
« reuse ; mais les événemens nous pressent :
« ton père , ta mère et toi vous seriez
« cent fois plus malheureux si je restais.
a Mon entretien avec ce premier commis
« me prouve qu'on veut tirer parti de
« moi , soit en publiant ma faiblesse , soit
« en punissant ma résistance. J'ai dédai-
k gné Anselme quand il n'avait que ses
« propres armes ; il tourne contre moi
« celles de l'autorité , et je vois combien
« un petit ennemi est dangereux dans les
« temps où la proscription plane sur une
u classe nombreuse. Pense à l'enfant que
« tu vas me donner ; quelle serait son
« existence sur celte terre , où partout
« on le repousserait comme le fds d'un
« proscrit? Ce n'est pas moi qui veux fuir ;
« on me bannit, on me chasse. Ah ! grâce
« au ciel , je puis payer noblement l'hos-
« pitalné que les étrangers m'accorderont;
« mon industrie, ma probité me suffiront
« dans l'exil Mais toi, Louise, quelles
.^H
%
d
■■
m
m
i
112 JACQUES FAUVEL.
u fatigues , quels dangers t'attendent ! Toi,
(f que j'ai promis de rendre heureuse , faut-
« il donc que je le condamne au malheur !
« — Ne songe qu'à ta sûreté , ne songe
« qu'à notre enfant. Je serai bien partout
« où je ne craindrai ni pour toi ni pour
« lui. — Ah ! m'écriai- je en la serrant de
« nouveau dans mes bras , qu'aurais- je à
« redouter? il me reste Louise et mon
« courage. »
IP PARTIE. — CHAPI1RE XXIII. „3
■ ^*v«*w»*» v**»* mi.i twm
CHAPITRE XXIII.
Départ.
L'Angleterre, la Hollande, la Suisse,
une partie de l'Allemagne semblaient se
disputer l'honneur d'offrir un asile aux pro-
tesians français. Parmi les souverains qui
s'empressaient d'accueillir , et même de re-
chercher ces utiles exiles, le grand électeur
de Brandebourg se montrait le plus géné-
reux, par conséquent le plus habile. Ses
délégués venaient presque à nos frontières
attendre les fugitifs pour protéger leur
marche vers ses Etats, où ses soins vigilans
avaient préparé des ressources à tous les
5*
I
f
, ,4 JACQUES FALVEL.
genres d'industrie. Je ne balançai pas à
choisir ce refuge.
Deux hommes, deux amis me parurent
nécessaires, l'un pour veiller sur les intérêts
que je laisserais en France , l'autre pour
m'aider à former chez l'étranger une nou-
velle manufacture. J'avais ces deux amis :
c'était Duclos, c'était Roland.
Je ne devais pas perdre un moment pour
m'entendre avec eux. Je me rendis chez
Duclos, qui depuis peu de jours était à
Paris, a Ah ! mon cher Fauvel, me dil-il
« dès qu'il m'aperçut, j'allais chez toi. Après-
ce demain je pars , et vais m' embarquer à
« La Rochelle. Je voulais attendre que le
« gouvernement fît une nouvelle expédi-
« tion ; mais on aime mieux persécuter les
« huguenots que de s'occuper du progrès
« des sciences. Je passe au Brésil sur un
« vaisseau marchand. — Tu pars, » lui dis-
je, étonné, déconcerté de cette nouvelle
imprévue , « et moi aussi , mon cher Duclos ,
« je pars. » Je lui confiai les motifs qui me
décidaient ; mais je me gardai de lui dire
que j'avais pensé à lui demander un service.
Il* PARTIE. — CHAPITRE XXIII. i ,5
C'eût été abuser de son dévouement ; car,
je n'en doute pas , il fût resté pour moi.
Combien Ducloss'atlendritsurma situation,
sur la dislance qu'allait mettre entre nous
ce double départ ! Je le regardai long-
temps ; j'éprouvais un serrement de cœur
presque égal à celui dont je fus saisi, lors-
que, deux jours après, en lui disant adieu ,
je pensai que, selon toutes les probabilités ,
j'embrassais mon ami pour la dernière fois.
Je trouvai Roland qui arrosait des fleurs
dans un coin de jardin qu'il aimait à cul-
tiver. Je lui racontai mes projets, les me-
sures que j'avais déjà prises; puis j'ajoutai :
« J'ai compté sur vous, mon vieil ami.
« Je vous dois ces ateliers qui m'ont en-
ce nchi : cb bien ! vous ferez pour moi dans
« le Brandebourg ce que vous avez fait en
« France. Ma Louise et mon enfant vous
« devront de conserver leur fortune. »
Roland m'écoutait d'un air triste, soucieux.
« Vous avez la bonté, me dit-il, de penser
« que j'ai contribué à votre opulence; cela
« est possible. Ce qui est certain , c'est que
« je vous dois le bien-être dont je jouis et
I
m
rr 6 JACQUES FAUVEL.
« le pain qui m'est assuré pour mes vieux
« jours... 11 me sérail bien pénible de con-
« trader vos vues... Mais j'ai cinquanle-
« neuf ans ; voilà les infirmités qui s'appro-
« client : croyez -vous que je vous sois
t( nécessaire? Je suis protestant comme
« vous ; mais je ne cours pas de danger;
« on ne fera pas attention à moi. Il me reste
« dans le Limousin une vieille tante et une
« jeune nièce. Franchement, je comptais
« vous demander dans quelque temps la
« permission de me retirer auprès d'elles,
et — Roland , lui dis-je , vous êtes libre ; »
et je lui tendis la main avec amitié. Il resta
un moment interdit; des larmes lui échap-
pèrent : « Ah! mon Dieu ! reprit-il , n'est-il
« pas bien affreux à moi de vous refuser ;
u et précisément parce que je dois à vos
« bienfaits de pouvoir me passer de vous ?
« Quelle faiblesse de ma part! Ne m'en
«. veuillez pas, je vous en prie ; me voilà
« prêt à vous suivre. » A ces mots, je fus
aussi touché que d'abord j'avais été con-
trarié. «Non, mon ami, non, mon cher
« Roland, lui dis-je en l'embrassant, yous ne
II e PARTIE. — CHAPITRE XXIII. n 7
« vous dévouerez pas une seconde fois pour
« moi. Non, ce n'est point une faiblesse de
a voire part ; je conçois vos motifs , je les
« approuve. Notre séparation sera cruelle
« pour tous deux; mais vous resterez. »
Le bon Roland voulait à toutes forces re-
venir sur sa première réponse ; un combat
d'amitié bien sincère s'établit entre nous : il
fut obligé de céder.
Ainsi, je m'étais flatté que Duclos res-
terait , et il partait ; je m'étais flatté que
j'emmènerais Roland , et moi-même je le
forçais à rester.
Privé des deux appuis sur lesquels j'avais
compté , je ne poursuivis pas moins l'exé-
cution de mes projets. Une grande pro-
spérité ayant suivi mes embarras pécu-
niaires, mes dettes se trouvaient payées
avant la révocation de l'édit de Nantes ; et
depuis, calculant que peut-être serais-je
obligé de quitter la France, je m'étais at-
tacbé bien moins à continuer les affaires
qu'à rassembler mes capitaux. J'avais pour
premier commis un jeune homme plein
d'intelligence et de loyauté, fils d'un ricbe
AT
p
Si
118 JACQUES FAUVEL.
cultivateur de la Beauce. Je lui cédai ma
manufacture, en prenant toutes les précau-
tions que je jugeai propres à garantir ses
intérêts dans le cas où d'odieuses confis-
cations seraient exercées après mon départ.
Roland me donna des instructions, des
dessins à l'aide desquels je pouvais diriger
mes ouvriers ; j'emportais la plus grande
partie de ma fortune, et j'étais en mesure
de recommencer mes travaux.
Il fallait cacher avec soin mon départ.
J'annonçai la résolution de me retirer à la
campagne ; je vis plusieurs notaires , et je
paraissais fort occupé d'acquérir une pro-
priété. Je fus servi dans les bruits que je
cherchais à répandre par l'espionnage même
dont j'étais entouré. L'homme qui sait
qu'on l'observe peut mettre facilement en
défaut les observateurs : il lui suffit d'attirer
leur attention sur des démarches insigni-
fiantes pour la détourner de celles qu'il veut
tenir secrètes. Je m'étais quelquefois de-
mandé de quelle utilité pouvait être Blaveau ;
je reconnus que les gens de cette espèce
sont merveilleux pour faire circuler des
I
p
1P PARTIE. — CHAPITRE XXIII. 1 19
nouvelles. Je lui dis que je venais d'acheter
un domaine fort agréable , bien isolé , au-
delà d'Orléans : le soir même, vingt per-
sonnes me complimentèrent sur mon acqui-
sition.
Mes préparatifs étaient achevés ; mais de
quel poids je me sentais oppressé! Louise...
Louise, si aimante , si exaltée dans toutes ses
affections... , obligée de se séparer de ses pa-
reils...! de ses parens dont elle est idolâtrée ,
et qui semblent presque aussi nécessaires
que moi à son existence ! Courageuse,
dévouée, elle s'efforçait de montrer un visage
serein; mais quelle devait être sa douleur!
Louise m'avait témoigné le désir d'annoncer
elle-même à son père et à sa mère notre
prochain départ. Elle alla seule à Saint-
Mandé, et revint avec sa mère qui se dé-
solait. L'idée d'une affreuse séparation ,
l'incertitude de notre sort sur une terre
étrangère, jetaient dans le désespoir ma-
dame Dumarsy; et cependant elle se voyait
forcée de reconnaître la nécessité où j'étais
de quitter la France. Sans me faire de re-
proches , sans essayer de changer ma réso-
I
1
1
I
|r
9
120 JACQUES FAUVEL.
lulion , elle me demanda de consentir à ce
que sa fille passât deux jours auprès
d'elle. Ah ! qu'il m'était pénible de ne pou-
voir faire davantage pour adoucir ses souf-
frances ! Ma femme repartit. A son retour,
je courus vers elle très ému : « Mon amie,
« m'écriai-je , quel sacrifice te coule notre
« amour...! — Paix, » me dit - elle en
posant sa main sur ma bouche , et les yeux
rayonnans de bonheur, « il n'y a point de
« sacrifice. Tout est décidé; ils partent
« avec nous. » Dans ma surprise , dans
mon trouble , j'avais peine à la croire... Ces
cœurs si bons s'étaient facilement entendus.
Louise, en tremblant, avait hasardé de dire
qu'il y aurait encore un moyen de ne point
se séparer. Sa mère avait compris , saisi avec
transport son idée; et, pleine d'espérance et
de crainte, s'était empressée de rappeler
à M. Dumarsy qu'on lui avait ordonné la
campagne et les voyages. L'excellent père
n'avait pas long- temps hésité. Touché des
larmes de sa fille, excité par ses propres
désirs, il trouvait lui-même des réponses aux
objections qu'il mettait en avant. « O ma
11 e PARTIE. — CHAPITRE XXIII. 121
Louise ! combien je te rendis grâce ! De
quel tourment tu délivrais mon âme ! je ne
t'enlevais plus aux objets de les affections.
Il fut convenu que ma femme et moi ,
étant obligés de voyager secrètement , nous
partirions les premiers ; que nous atten-
drions à Bruxelles monsieur et madame
Dumarsy , qui viendraient nous rejoindre
après avoir arrangé leurs affaires d'intérêt:
On pouvait s J en rapporter à madame Du-
marsy pour bâter ce moment. Heureuse de
ne point abandonner sa fille , et se livrant
toujours avec ardeur à ses projets, elle était
impatiente de voir l'Allemagne, et semblait
faire les apprêts d'un voyage d'agrément.
Je pris mes dernières précautions pour
quitter Paris, le z5 avril 1686, à onze
heures du soir. Avec quelle lenteur s'écoula
cette journée! De quelle émotion j'étais
agité ! Non, l'amour de la patrie n'est point
une vertu inventée par les hommes. C'est un
sentiment naturel qui nous attache aux
lieux où nous sommes nés, où nous avons
reçu les premiers soins, et joui des premières
amitiés ; sentiment impérieux et doux qu'où
III. 6
F*
E
m
■
I2 2 JACQUES FAUYEL.
se plaît à nourrir , même quand l'injustice ,'
quand les persécutions conspirent à l'étein-
dre. Le soir approchait; je voulus sortir
quelques momens ; je sortis seul. J'éprou-
vais le besoin de regarder, de contempler
ces édifices, ces monumens, cette popula-
tion immense que je ne devais plus revoir.
Je marchais au hasard; je parcourais les
rues de celte grande cité , où j'avais long-
temps vécu en homme utile, en homme
d'honneur , et dont j'étais banni. Je ressen-
tais surtout une profonde impression de
tristesse à l'aspect de ces temples chrétiens
où l'on ne devrait entendre que des paroles
de paix, et d'où sont partis tant de fois des
cris d'anathème.
Mon âme cédait aux réflexions doulou-
reuses qui venaient l'assaillir. Tout à coup ,
rappelant ma force et ma raison : « Ne
« plions point sous l'adversité , me dis-je.
a Mes compatriotes me repoussent ; mais
tt partout où il y a des hommes , n'ai- je pas
<c des frères? Je puis encore rendre ma
m vie honorable, heureuse, en payant ma
a dette à la société dans la nouvelle patrie
I
1 'PARTIE. — CHAPITRE XXllI. i?3
« qu'on me force à choisir. Maintenant ne
« songeons qu'à donner à Louise l'exemple
« du courage. »
Je rentrai ; Louise m'attendait avec in-
quiétude. Nous allâmes joindre notre voi-
ture dans une rue détournée : il était essen-
tiel de faire perdre ma trace ; et , pour aller
en Flandre , je pris la roule d'Orléans,
■
124
JACQUES FAUYEL.
I
KMMAHWVtH
r\ WWV »\^ llMMtvt^'V MMiWA*
CHAPITRE XXIV.
Rencontre de divers personnages.
V
A dix lieues de Paris , je changeai de
route. Lorsqu'un prolestant voulait sortir
de Fiance , il ne lui était pas difficile ,
pourvu qu'il cachât bien son projet et sa
religion , d'arriver à cinq ou six Jieues des
frontières. Mais ensuite que de difficultés,
que de peines , que de dangers pour
tromper la surveillance ! que de ruses
imaginées pour échapper aux troupes qui
gardaient les routes et les passages! Le
moyen le plus sûr était d'avoir un guide,
et de prendre les chemins de traverse;
Ip PARTIE. — CHAPITRE XXIV- ia5
mais il fallait connaître près de la frontière
une personne à qui l'on pût livrer son
secret. Je m'étais procuré une lettre de
recommandation pour un protestant nom-
mé M. Ballenet. C'était un petit propric-
Uiire cmi habitait uu village à deux lieues
au-delà de Canibray , et qui avait déjà
favorisé la sortie de plusieurs fugitifs.
Les querelles de religion remuaient tous
les esprits; chacun se mêlait de contro-
verse. Nous ne pouvions entrer clans une
auberge sans entendre des conversations
de gens qui s'érigeaient en théologiens ;
et Dieu sait combien il était rare de ren-
contrer des hommes modérés ! Prenant tous
les moyens de cacher notre fuite, je vendis
ma voilure , nous changeâmes plusieurs
fois de manière de voyager; et le troi-
sième jour après notre départ, nous arri-
vâmes sans accident chez, M. Ballenet à la
nuit tombante.
Nous fûmes assez heureux pour le trou-
ver chez lui. Il s'avança vers nous avec
civilité ; et , portant des regards indécis
tantôt sur moi, tantôt sur ma femme, il
I
m
I
■
126 JACQUES FAUVEL.
me demanda ce que je désirais : je lui
présentai ma lettre de recommandation.
M. Ballenet mit à lire la lettre un temps
si long , qu'il me fut impossible de douter
fie l'embarras que lui causait notre visite.
Je craignais qu'il ne songeât à nous refuser
son secours ; mais enfin , terminant sa
lecture , il nous dit des choses fort polies ,
non sans un peu d'alréralion dans la voix.
11 engagea ma femme à se reposer avant
souper, et nous conduisit lui-même à la
chambre qu'il nous destinait. Son embarras
m'inquiétait , sa politesse me rassurait. Tou-
jours troublé , il n'en fut pas moins aux
petits soins. Après s'être assuré que rien
ne manquait à madame , il se retira discrè-
tement , et je le suivis dans son salon.
Nous étions seuls ; il commença par
fermer soigneusement la porte , puis re-
doublant de civilité : « 11 y a des choses ,
« me dit-il , dont je n'aurais pas voulu
v parler devant madame , dans la crainte
« de l'effrayer. D'abord , monsieur , je vous
« supplie , tant que j'aurai l'avantage de
« vous posséder chez moi , de ne laisser
Il' PARTIE. — CHAPITRE XXIV. 127
« échapper aucun mot qui puisse faire
« concevoir le plus léger soupçon que vous
« êtes protestant ; car je ne suis entouré
« que d'espions. On nous a ordonné ,
« comme vous savez , de prendre des do-
ce mestiques de la religion romaine : le mien
« est un homme très doux , très pieux et
« sans méchanceté ; mais on ne saurait
« avoir trop de précautions; je ne me
« fierais pas à mon frère, voyez-vous.... »
Involontairement , je fis la réflexion que
moi, j'étais obligé de me fier à un inconnu.
Je lui témoignai à quel point je serais
désolé de l'exposer. Il me pria de parler
à voix basse , et me donnant si bien
l'exemple que je l'entendais à peine : « Vous
« sentez , ajouta-t-il , combien il est es-
te sentiel que je ne sois pas compromis.
« L'intérêt de la cause générale l'exige ;
« car je sers la cause , et l'on me doit
« la justice de reconnaître que je m'en
« fais un devoir.... un honneur et un
ce plaisir. » En prononçant ce mot de
plaisir, il souriait de l'air le plus malheu-
reux. M. Ballenet était un galant homme,
I
■
m
la
■
■
9
■r
128 JACQUES F AU V EL.
timide comme beaucoup d'autres , inca-
pable de refuser d'obliger , mais qui aurait
bien voulu qu'on ne lui demandât pas de
services.
« Que je suis donc fâché , continua-t-il ,
« que vous ne soyez pas parti quatre Ou
« cinq mois plus tôt ! les temps étaient déjà
« fort mauvais ; ils le sont devenus bien
o davantage. Les paysans refusent, même
« pour beaucoup d'argent, de servir de
« guides. Il y en a qui ont trahi les gens
« qu'ils s'étaient chargés de conduire. Je
« ne compterais plus que sur un seul
« homme, et il est absent ! C'est un ouvrier
k qui va et vient dans le pays , un ma-
rc çon nommé Huleau ; c'est un homme
« hardi, entêté, ardent pour notre reli-
« gion , et , malgré son zèle , se faisant
« payer fort cher, et d'avance. Demain ma-
« tin , au point du jour , j'irai savoir de sa
« femme quand il revient. » Je lui expri-
mai ma reconnaissance, et lui demandai
si lui-même n'avait jamais été inquiété
pour sa religion. « Chut ! » me dit-il ; et
après avoir regardé autour de lui , comme
II e PARTIE. — CHAPITRE XXIV. 129
si les murs avaient pu l'entendre, il me
glissa dans l'oreille : « J'ai abjuré. — Com-
« ment, vous avez abjuré! —De bouche
« seulement , non de cœur , comme vous
(( pensez bien. Oh ! je suis ferme dans ma
« croyance. J'arrange tout doucement mes
u petites affaires ; dès qu'elles seront ter-
ce minées, je sortirai de France, et je re-
« prendrai publiquement , sans la moindre
« crainte, l'exercice de la religion pour
« laquelle rien ne peut altérer ma fidélité.
« Mais de grâce, mon cher monsieur, ache-
« vons de nous concerter avec prudence.
« Il faut donner un motif à votre arrivée
« et à votre séjour chez moi. Je ne puis
« dire que vous êtes mon parent ; j'ai déjà
« eu trois ou quatre cousins , un oncle et
a deux nièces qui sont venus me rendre
« visite. » Puis , en baissant encore plus
la voix : « C'étaient des frères , des pro-
« testans que je faisais passer pour mes
« païens ; et l'on est déjà surpris dans le
« village que ma famille soit si nombreuse.
« — Eh bien ! je serai un commerçant de
(( Douai , ami d'un de vos amis. — De
«1
I
■
m
m
1
i3o JACQUES FAUVEL.
(( M. Laroche. Retenez bien ce nom-là ,
« parce qu'en effet il y a à Douai un
« M. Laroche dont je parle souvent. Coin-
ce ment vous appellerez- vous ? car il est
« important de déguiser votre nom. —
(( Eh ! mais , si vous voulez , nommez -
« moi.... Duclos, — Bon! Que Dieu nous
« soit en aide! et peut-être nous en tire-
« rons-nous. » Il entra dans une multi-
tude de détails , et me fit beaucoup de
recommandations minutieuses qu'il me pria
de répéter exactement à ma femme. Pen-
dant le souper , devant son domestique ,
il affecta de me nommer M. Duclos , de
me demander des nouvelles de son ami
Laroche , de madame Laroche et de leurs
en fans. Il me mit plusieurs fois dans l'em-
barras ; il se trompa, il y eut des quipro-
quos que nous prîmes peine à réparer,
mais auxquels le domestique ne fit au-
cune attention. J'admirais comment M. Bal-
lenet, si faible, si craintif, se trouvait en-
traîné par les circonstances , et par la bonté
de son cœur, à s'exposer pour servir des
proscrits dans leur fuite.
IMPARTIE. — CHAPITRE XXIV. i3i
Le lendemain à neuf heures , Louise re-
posait encore ; je descendis près de M. Bal-
lenet. A peine étions-nous ensemble , que
nous entendîmes frapper violemment a la
porte. Il pâlit, regarde à la fenêtre : « O ciel !
« dit-il , c'est madame Florent et son mari !
« Par quel hasard...? il y a deux ans que je
« ne les ai vus. Prenez bien garde ; cetie
« femme est la plus grande fanatique du
« canton. Ne vous effrayez pas cependant,
« ce n'est peut-être qu'une visite : mais bon
« Dieu ! quel moment ils choisissent ! »
Madame Florent entra : elle était grande
et maigre , elle avait un air mâle , des
manières brusques , une de ces parures qui
sont ridicules à la ville et à la campagne.
« Ah! mon cher voisin, » s'écria-t-elle en
étendant les bras vers mon hôte qui s'in-
clinait avec respect ; et elle fit résonner sur
chacune de ses joues un baiser qu'il reçut en
tremblant : « Nous sommes réconciliés pour
« la vie! » Soudain, prenant le ton grave
d'un magistrat qui admoneste un délinquant :
« M. Ballenet, continua-t-elle , lorsqu'il y a
« deux ans vous vîntes vous établir dans
I
->
■ .
K
V
,32 JACQUES FAUVEL.
« ce village à une lieue de chez moi, je
« m'empressai de vous recevoir dans ma
« maison. Vous êtes un homme aimable,
« un homme d'un esprit vif, enjoué ; votre
« société me plaisait , votre conversation
« me charmait; mais quand j'appris que
« vous étiez un protestant, toute commu-
te nicalion fut aussitôt rompue entre nous.
« Conserver des relations avec un homme
« infecté du poison de l'hérésie, c'est
ce caresser le basilic, c'est sommeiller avec
<( la vipère. Vous avez abjuré, mon cher
ce et bon voisin ! je ne l'ai su qu'hier soir :
« j'ai fait lever de bonne heure M. Flo-
cc rent; nous devons dîner chez le curé
« de Saint-Avit , et je me détourne d'une
« lieue pour vous exprimer le ravissement
ce où me plonge votre conversion. M. Flo-
« rent, faites votre compliment à M. Bal-
ce Ienet. — C'est de tout mon cœur , ' »
dit M. Florent que j'avais à peine remar-
qué , car il se tenait humblement derrière
sa femme. Ballenet répondit avec un mé-
lange de crainte et de politesse qui lui
donnait un air de componction. Il pro-
w
■■
II e PARTIE. — CHAPITRE XXIV. i33
testait de son zèle, et assurait qu'il mar-
chait d'un pied ferme dans la voie nouvelle
qui lui était ouverte. « Non , reprit vive-
« ment madame Florent, non, vous ne
marchez pas d'un pied ferme; vous ne
« pouvez pas marcher d'un pied ferme.
u Prenez garde de vous comparer à nous
« autres qui , dès le berceau , avons sucé
« le lait de vérité. N'oubliez pas la dis-
« lance qui nous sépare ; vous n'êtes qu'un
ce néophyte. Vous avez besoin d'appui, je
« vous en servirai ; je parlerai au curé
« de Saint- Avit; il viendra vous voir, il
<( enverra son vicaire , il amènera plusieurs
« de ses confrères : nous ne vous abandon-
« nerons pas , nous ne vous quitterons pas.
« Votre conversion me transporte comme
a si je l'eusse opérée moi-même , et je me
« fais un point d'honneur de l'achever. »
Ici, elle voulut bien me regarder et me
saluer. Ballenet se hâta de lui débiter sur
mon compte la petite fahle que nous
avions arrangée. « Eh bien ! monsieur , me
« dit- elle, que fait-on des protestans à
« Douai? a-t-on de l'activité? prend-on
I
'.:■■
TS
f*
■E
»S4 JACQUES FAUVEL.
« les seuls moyens qui puissent faire rentrer
« ces mécréans en eux-mêmes ? — Madame,
« lui dis- je, quelques personnes pour-
ra suivent les protestans avec rigueur ;
(( d'autres pensent que la religion n'ad-
« met que les moyens de persuasion. —
« Ah ! la persuasion ! voilà le mot d'un
« esprit fort. » J'assurai que je n'étais
pas un esprit fort , de manière à calmer
les alarmes toujours croissantes de mon
hôte. « Tant mieux pour vous, monsieur,
« dit madame Florent. J'ai des nouvelles
« de Paris ; tout s'y passe à merveille. Il
« n'y a plus de protestans; tous abjurent,
« excepté quelques obstinés qui veulent
« fuir , mais qu'on arrête. Ce n'est pas
« que je me fie à toutes ces conversions ;
a il y en a plus d'une qui n'est pas sin-
« cère ; mais c'est égal , elles sont d'un
« bon exemple. »
Louise parut; mais la conversation ne
changea d'objet que pour un moment.
Madame Florent trouva bientôt le moyen
d'interroger ma femme sur ses opinions
religieuses. Louise répondit d'un ton si
IMPARTIE. — CHAPITRE XXIV. 1 35
simple , si vrai , si pénétré , que ma-
dame Florent, qui d'abord s'irritait de sa
douceur , sembla goûter quelque plaisir à
l'entendre. Louise encbanla Ballenet, qu'elle
rassurait complètement, et moi, qu'elle
rendait fier de lui voir obtenir une espèce
de triomphe.
Nous descendîmes au jardin. Les deux
dames se promenaient ensemble ; M. Flo-
rent ralentit le pas, et, lorsqu'elles furent
assez éloignées pour ne pas l'entendre :
« Excusez l'emportement de ma femme,
a nous dit-il; mais voilà comme elle est,
« elle va toujours trop loin. Nous autres
« hommes , nous voyons mieux les choses."
« Au surplus , je vous ai exprimé mes
« sentimens, mon cher Ballenet, en vous
« faisant mes félicitations sur le parti que
« vous avez pris. — N'est-ce pas que j'ai
a bien fait? dit Ballenet. — Très bien,
« reprit Florent. Je ne me mêle pas de
« tout cela , moi ; mais il n'y avait pas à
« hésiter pour un homme sensé, parce
« qu'avant tout il faut être tranquille.
«. Bien dupes sont ceux qui s'exposent
I
■ '
■
m
i36 JACQUES FAUVEL.
« pour telle ou telle opinion. Je ne blâ-
« mais pas l'edit de Nantes , je ne blâme
« pas l'édit qui le révoque. Ma façon de
« penser, c'est que ceux qui sont à la
« tête des affaires savent mieux que nous
« ce qui nous convient. Du moment que
« l'autorité a parlé , il faut se soumettre.
« Moi, j'obéis par goût autant que par
« devoir et par nécessité. Certainement
« je suis très ben catholique : eh bien !
« s'il survenait un édit qui nous ordonnât
« à tous tant que nous sommes de nous
« faire protestans moi, j'aime l'obéis-
« sance. Faisons nos récoltes, dépensons
« nos revenus ; le reste ne nous regarde
« pas. Ce que je dis là n'est-il pas raison-
« nable ? ■ — Fort raisonnable , dit Ballenet,
« on ne peut pas plus raisonnable. » Je
voulais, sans renouveler ses terreurs , mon-
trer combien me répugnait une indiffé-
rence d'opinion plus vile et peut-être aussi
dangereuse que le fanatisme, lorsque ma-
dame Florent , se retournant , donna par un
geste le signal du départ à son mari.
A l'empressement avec lequel il courut
II' PARTIE. — CHAPITRE XXIV. i3 7
transmettre les ordres de sa femme à son
cocher , je vis combien il savait mettre
en pratique sa théorie de l'obéissance.
Madame Florent me fit une révérence
très sèche , en fit une très affectueuse à
Louise, embrassa de nouveau Ballenet, et
partit en l'assurant qu'elle allait le recom-
mander au curé de Saint-Avit.
« Ah! respirons, dit mon hôte. Quelle
« méchante femme. . . ! quel pauvre homme. . . !
ce Ces gens-là m'ont indigné. Si je ne
« m'étais retenu... » Il me prit à part :
t( Vous n'avez pas un moment à perdre
« pour vous mettre en sûreté , me dit-il.
« Celte femme va dès demain m'envoyer son
» curé, son vicaire, et bien d'autres! elle
ce me les enverra , soyez-en sûr ; occupons- '
« nous donc de votre fuite. » Il s'était
rendu de très bonne heure chez l'iiomme
sur lequel il comptait pour nous servir
de guide. La femme de Huleau attendait
le soir même son mari; elle était convenue
que , moyennant une somme assez forte ,
il nous conduirait. On ne pouvait passer en
voilure par les chemins de traverse ; Louise
6*
t
,38 JACQUES FAUVEL.
ne pouvait aller à pied ; Ballenet s-'était
procuré pour elle un cheval que le guide
devait nous amener. Enfin, la prudence ne
permettant pas que ma femme voyageât de
nuit , mon hôte pensa qu'au lieu de partir
au point du jour , il valait mieux attendre
que la matinée fût avancée , et sortir de
chez lui comme des gens qui vont faire
une visite , ou dîner dans le voisinage.
C'était vraiment un très bon homme que
M. Ballenet ; il prenait beaucoup de peine
pour obliger, beaucoup de peine pour
n'être pas compromis; il éprouvait de
grandes tribulations, et cependant il rendait
service : ne lui devait-on pas plus de recon-
naissance que s'il eût été courageux ?
Quelles furent ses transes pendant le reste
de la journée ! il tremblait que notre guide
n'arrivât pas. Vers neuf heures du soir , il
entendit un signal : « C'est Huleau, » nous
dit-il tout joyeux. Il ouvrit une fenêtre
qui donnait sur une petite ruelle , et jeta
un paquet contenant le peu d'effets dont
nous avions besoin. Il se chargeait de faire
parvenir nos malles à Bruxelles. « Voilà
IP PARTIE. — CHAPITRE XXIV. i3g
t< qui ya fori bien, » dit-il en continuant de
trembler » Pourvu que la journée de
« demain n'amène pas de catastrophe...! »
Je passai la nuit assez tranquillement;
j'aurais voulu de grand cœur que notre
hôte dormît aussi bien que moi.
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JACQUES F AUTEL,
ivmuwvv*'\iAiv»vvtiv>\\'.vv\i.wiv\\n.vvnvwv»'vvi\»\i;\,vvvvv'«.viiuvv4v
CHAPITRE XXV.
Personnages nouveaux. Voyage à la
frontière.
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I
Le lendemain matin, pour suivre les con-
seils de M. Ballenet , Louise mit un peu
d'élégance dans sa parure; je quittai mon
habit de voyage , en sorte que , loin de
ressembler à de pauvres fugitifs qui vont
courir des dangers , nous avions l'air de
personnes qui se disposent à une agréable
partie de campagne.
Après le déjeuner, nous sortîmes par une
petite porte du jardin. Il était dix heures,
nous avions cinq lieues à faire ; par consé-
quent il restait bien plus de temps qu'il
II' PARTIE. — CHAPITRE XXV. i^i
n'en fallait, pour passer la frontière avant la
nuit : M. Ballenet nous accompagnait. Après
avoir fait une centaine de pas , il m'indiqua
une colline derrière laquelle Huleau nous
attendait, et il nous souhaita un bon voyage.
Nous n'abrégeâmes nos vifs remercîmens
que pour ne pas contrarier son empresse-
ment à s'éloigner. Il regarda s'il ne pou-
vait être aperçu de personne, et nous em-
brassa : il reprit la route de son village ,
nous suivîmes un sentier qui nous conduisit
vers notre guide.
Huleau était un homme de haute taille ;
il avait le teint enluminé , la voix forte ; il
portail sur le dos une hotte au fond de
laquelle étaient nos effets et quelques pro-
visions que M. Ballenet avait eu la bonté d'y
joindre. Il tenait par la bride un cheval sur
lequel ma femme monta lestement. La tran-
quillité de Louise, je dirais presque son en-
jouement , me charmait. Huleau nous avait
saluésà notre approche, et nous avait promis
du dévouement ; nous nous mîmes en
route.
Notre guide aimait à parler , et aurait pu
^m
t»
■
ma
1
142 JACQUES FAUVEL.
mieux choisir le sujet de ses discours. Il
nous entretenait des dangers que couraient
les proiestans, des persécutions dirigées de
toutes parts contre eux. Il nous dit qu'il
fallait avoir sa hardiesse et le zèle que la
religion lui donnait pour oser nous conduire.
Ce n'était plus, à l'entendre, que par un
prodige qu'on parvenait à passer la frontière,
tant elle était couverte de troupes. Il savait
toutes les histoires de pro'lestans arrêtés
dans leur fuite. La veille encore, disait-il ,
une pauvre dame qui allait rejoindre son
mari en pays étranger avait été saisie avec
ses deux enfans et jetée dans les prisons : il
l'avait vue. Je craignais la fâcheuse impres-
sion que de telles anecdotes pouvaient pro-
duire sur Louise; j'essayais d'interrompre
cet homme , je lui demandais les noms des
villages , des bois , des montagnes ; il répon-
dait laconiquement, et reprenait ses récits.
Je voulus enfin lui imposer silence. « Com-
« ment , s'écria-l-il , cela vous fait peur?
« Ne vous inquiétez donc pas ; tout ce qui
« se passe a été prédit. Ces complots de
« Satan finiront par le triomphe de notre
II e PARTIE. — CHAPITRE XXV. 143
« religion. Nous sommes bien heureux que
« Dieu nous ait choisis pour avancer ce
« triomphe par nos souffrances. Si l'on nous
« per-écut ■, tant mieux. Nos persécuteurs
« seront punis; et vivent à jamais les fidèles
« qu'on torture pour la bonne cause ! vive
« à jamais la sainte église réformée! »
Depuis une heure nous marchions, et
depuis une heure Huleau marchait et par-
lait , quand nous aperçûmes à trois cents
pas sur notre droite Tin assez gros village.
« Ah! dit notre conducteur, il faut que je
« vous quitte un instant. C'est là que de-
ce meure mon ami Charvard ; c'est un
« homme, celui-là! II n'est qu'ouvrier maçon
« comme moi , mais il était fait pour être
« pasteur. Il faut l'entendre ! je ne le vois ja-
« mais sans qu'il ne me corrobore dans la foi.
« J auraisàmereprocherdepassersiprèssans
« lui dire bonjour; c'est l'affaire de dix minu-
« tes, d'un quart d'heure au plus : attendez-
« moi sous ces arbres que vous voyez à une
« portée de fusil. » Je voulais le retenir;
mais il soutintqu'il avait une commission pour
son ami Charvard, et il partit en courant.
K 1
■
!
i44 JACQUES FAUVEL.
Nous nous assîmes sous les arbres qu'il
nous avait indiqués. Le quart d'heure était
écoulé depuis long-temps , et notre homme
ne revenait pas. Que l'attente est cruelle
dans une pareille situation! J'essayais de
distraire Louise , en lui parlant de son enfant,
de ses bons parens qu'elle devait bientôt
revoir , et même de mes projets d'établisse-
ment dans le pays où nous allions. Près de
deux heures se passèrent ainsi. Je savais que
souvent les guides avaient abandonné les
fugitifs ; je cherchais quel parti je devais
prendre. Aller à ce village? peut-être y
a-t-il des troupes ; peut-être Huleau y a-
t-il été arrêté. Continuer seuls notre route ?
infailliblement je me fusse égaré. J'aurais
trouvé bien triste d'être obligé de retourner
sur nos pas , et de causer de nouvelles in-
quiétudes à M. Ballenel. J'étais fort incer-
tain, lorsque Louise dit, en tressaillant de
joie : « Voici notre guide ! »
J'aperçus en effet Huleau qui revenait ,
mais moins vite qu'il n'était parti : il était
jvre. Sans écouler les reproches que je lui
adressais : « C'est un homme que mon ami
IP PARTIE. — CHAPITRE XXV. 14$
« Charvard! s'écria- t-il; je Je porte dans
« mon cœur. S'il y en avait«eulcmeiH deux
« cents comme nous, en huit jours toute
a la France serait réformée. Mais on ne
a voit que des lâches : les uns abjurent,
« comme ce câlin de Ballenet, qui me le
« payera ; les autres, au lieu de comhallre,
« s'en vont comme des pénitens. 11 n'y a
« que moi et Charvard ; Charvard avant
« moi. Il m'a dit des choses. . . C'est mieux
« qu'un pasteur, c'est un prophète. Mais
« on ne l'écoute pas ; il n'y a que des sourds
« et des poltrons. Monsieur et madame,
« je ne dis pas cela pour vous. Une hrave
« jeune dame qui s'expose... c'est du niè-
ce rite, ça! Moi, je n'en ai point; quand je
« périrais, je me moque de la vie... Vous
« faites très hien de vous en aller. Charvard
« et moi, nous ne restons que pour servir
« de guides à nos frères ; et, quand nous les
« aurons fait passer tous, nous fermerons
« la marche en passant après eux. » Il con-
tinua de nous déhiter des phrases incohé-
rentes ; et, s'enflammant par degrés , il en-
tonna , d'une voix de Stentor, le psaume ;
III. 7
■
■
m
m
j46 JACQUES FAUVEL.
Le Seigneur est ma lumière et mon salut y
qui craindrai-je ? « Malheureux , lui dis- je ,
« on vous entend d'une lieue ! — Qu'est-ce
(( que cela me fait ? » et il chantait encore
plus fort. — «Vous allez nous faire découvrir;
« vous vous perdez ainsi que nous. — Je
« suis prêt à confesser la foi du Seigneur ,
« en France , à l'étranger , sur la frontière ,
« en prison ; je chanterai les psaumes sui-
te le bûcher. » Ce ne fut qu'en me fâchant
que je le contraignis à se taire.
La journée s'avançait ; je crus remarquer
que notre guide allait vers l'orient au lieu
de nous diriger vers le nord; je l'en avertis.
Il affirma que nous suivions le bon chemin ;
et je fus rassuré. Cependant nous laissions
les sentiers à gauche pour aller toujours
en avant : c'était côtoyer la frontière au lieu
de s'y rendre. Je répétai à Huleau qu'il se
trompait de route. « Non, non , disait-il en
« continuant sa marche , je ne me trompe
a pas ; je ne me trompe jamais ; je sais où
« je vais. » J'insistai — « Venez toujours ,
« ayez confiance : je vous ménage une sur-
« prise. » On juge de l'effet que ces mots
I
II e PARTIE. — CHAPITRE XXV. ify
nous causèrent : j'exigeai qu'il s'expliquât
sur celte surprise qu'il nous préparait.
« N'ayez donc pas peur , » repril-il sans se
de'concerter et avec un air de satisfaction ;
« vous avez affaire à un brave homme, à un
« plus brave homme que vous ne croyez.
« Quel jour est-ce demain? — Eh ! qu'im-
« porte? Vous abusez de ma patience.'
« — C'est demain dimanche. Respectable
« voyageur, et vous, jeune dame si intéres-
« santé qui vous exposez à tous les dangers
« pour confesser la foi, ne seriez-vous pas
« charmés d'assister encore à un prêche sur
« le sol de la France, et de sanctifier ainsi
« le dernier jour que vous y passerez? —
« Que signifie tout ce verbiage ? où nous
« conduisez-vous ? — Vous serez content ;
« vous me remercierez. J'ai su par Charvard
ce que son neveu est allé à quelques lieues
a chercher un pasteur qui , après avoir
« échappé à bien des persécutions, va
« quitter la France. Le saint homme sera
« demain, au point du jour, dans les bois
a de Chaniblet , à un endroit que je connais
« parfaitement. Beaucoup de fidèles ont été
■
■
V
i48 JACQUES FAUVEL.
(( prévenus en secret ; ils se rendront au
« lieu désigné , et le pasteur fera le prêche.
« Heureux ceux qui jouissent de la parole
te de Dieu ! Voilà la surprise que je vous
« ménageais. — Quelle audace ! Comment
« avez-vous osé nous tromper ainsi ? Sou-
« venez-vous de vos engagemens ; j'exige
« que sur-le-champ vous me conduisiez à
« la frontière. » Je m'emportais ; Huleau
se troubla un moment. « Monsieur, me
dit-il en adoucissant sa voix, pour re-
« trouver le sentier que nous aurions dû
« suivre , il faudrait retourner près du
a village de Charvard. Maintenant, quel-
ce que chemin que nous prenions , il nous
« est impossible d'arriver ce soir à la fron-
a tière ; et voici le plus court. » Louise était
fort effrayée. Quelle pénible et singulière
position que celle de se trouver fugitif au
milieu d'un pays que l'on ne connaît point ,
sans autre sauvegarde que la bonne foi
d'un guide ! On est à sa merci ; s'il donne
des sujets de plainte , on craint encore de
l'irriter : ce qu'il y aurait de pire , serait
d'en être abandonné. D'après ce que disait
HHC
1P PARTIE. — CHAPITRE X\V. ifa
Huleau, sa sottise était irréparable; je mu
calmai^ et je fis sentir à Louise qu'il fallait
s'en remettre à cet homme et à la Provi-
dence.
Je voulus savoir où Huleau entendait
nous faire passer la nuit. 11 nous offrit le
choix de dormir en plein air , sous des
arbres à l'entrée du bois , ou de gagner ,
en faisant une demi-lieue dans la forêt ,
une cabane habitée par des bûcherons. Je
lui demandai si l'on pouvait se lier à ces
bûcherons ; il affirma que nous devions
cire sans crainte, ces gens-là ne se mêlant
de rien, et voyant des loups plus souvent
que des hommes. Nous nous reposâmes
quelques momens ; nous fîmes un Mger
repas avec les provisions que nous devions
aux soins de M. Ballonel; Huleau eu
dévora la plus grande partie, et nous nous
remîmes en marche.
Il était presque nuit quand nous attei-
gnîmes la forêt. Nous avions fait près de
huit lieues dans la journée , il fallut mar-
cher encore plus d'une heure. Le bois
devenait très épais ; ma femme fut obligée
MB
Bi
■
■
I
I
i5o JACQUES FAUT EL.
de mettre pied à terre : elle me donnait
le bras ; Huleau conduisait le cheval par
la bride. Nous avancions avec une peine
extrême, et j'avais pour Louise de vives
inquiétudes. Enfin nous arrivâmes à la
demeure que nous cherchions. C'e'lait une
misérable hutte sous laquelle se trouvaient
réunies sept personnes ; le bûcheron , son
vieux père , sa femme et quatre enfans. Il
y avait une seule chambre, si l'on peut
donner ce nom à un espace entouré de
branches d'arbres taillées grossièrement et
recouvertes de terre. Une vache et deux
chèvres étaient pêle-mêle avec les enfans.
Huleau, qui entra le premier, dit que
nous nous étions égarés en allant à un
village voisin , et que nous demandions à
passer la nuit dans la cabane. Ces gens
avaient un air bon , mais un peu sauvage ;
ils ne nous témoignèrent ni empressement
ni impolitesse. Bientôt la femme étendit
dans un coin deux bottes de paille pour
servir de lit à Louise et à moi ; elle indiqua
à notre guide un autre coin où il pourrait
dormir. Celui-ci mit sur une mauvaise table
II e PARTIE. — CHAPITRE XXV. i5i
le reste de nos provisions que nous lui
abandonnâmes. Nous finies à nos hôtes
quelques questions sur leur genre de vie,
auxquelles ils répondirent sans beaucoup
de détails. Nous nous jetâmes tout habillés
sur les deux bottes de paille qu'on nous
avait préparées.
Je craignais que Louise ne pût dormir;
mais, accablée par la fatigue, elle tarda
peu à céder au sommeil. Une foule d'idées
m'empêchèrent long-temps de fermer l'œil.
Sans l'impardonnable incartade de ce Hu-
leau , ma femme serait maintenant hors des
frontières , je la verrais à l'abri de tout
danger. Demain, quel sera son sort? et,
tandis que je m'impatientais contre l'écer-
velé qui prolongeait mes inquiétudes , je
l'entendais ronfler tranquillement. Je com-
parais ma vie agitée à l'existence monotone
de ces bûcherons endormis près de moi.
Us sont étrangers au monde ; l'univers finit
pour eux aux bornes de la forêt. Tandis
que la France est bouleversée par des
querelles religieuses , en attendant que la
guerre succède à la controverse , et d'autres
I
I
tr-i
1^
■
S
»5a JACQUES FAUVEL.
calamités à Ja guerre, ils ne savent pas
seulement qu'il y ait eu un édit de Nantes.
Ils travaillent, mangent, dorment, et re-
commencent le lendemain. Sont-ils heu-
reux ? je ne sais : ils ont un bonheur né-
gatif; ceux qui l'envient ont tort , ceux
qui l'ont en partage ne sont pas à plaindre.
Le jour paraissait à peine quand Huleau
nous éveilla en disant : « Allons au prêche. »
JNos hôtes étaient déjà levés, et ce mot pro-
noncé devant eux me* parut très imprudent;
mais ils n'y firent aucune attention. Nous
prîmes congé de la famille; nous donnâmes
au bûcheron quelque argent, qu'il accepta
sans paraître y attacher de prix.
Huleau était enchanté; il était fier de
nous conduire au prêche, et se félicitait
en termes énergiques comme s'il nous eût
rendu un important service. Sans lui com-
muniquer mes réflexions, je blâmais en
moi-même ce pasteur qui appelait ainsi
à une réunion dangereuse des hommes
que devrait occuper un autre soin. Dans
cet instant, Dieu commande aux malheu-
reux proteslans de mettre en sûreté leurs
IF PARTIE. — CHAPITRE XXV. .53
femmes , leurs enfans ; ils méconnaissent
son ordre s'ils emploient à prier le temps
que réclament les êtres qu'ils sont char-
gés de protéger. J'étais dans celte dis-
position d'esprit , quand les transports de
notre guide nous apprirent que nous ap-
prochions du lieu de la réunion.
Dans une partie très épaisse de la forêt
se trouvait un espace absolument vide; là
étaient déjà rassemblées près de deux cents
personnes , et il en venait encore de diffé-
rens côtés. Un profond silence régnait :
un air de méditation et de ferveur répandu
sur toutes les figures nous étonna Louise
et moi. Nous fûmes encore plus étonnée
lorsque nous vîmes Hultau, jusque là si
emporté , si bouillant , prendre un air
humble et se conformer au recueillement
des autres assislans : il ne parlait plus qu'à
voix basse. 11 nous présenta son ami Char-
vard ; à leur air contrit , on n'aurait ja-
mais deviné que c'étaient les deux ivrognes
dont nous avions à nous plaindre.
Le pasteur, précédé de son guide, arriva ;
tous les assistans se levèrent aussitôt. C'é-
I
in-
■i
'54 JACQUES FAUVEL.
tait un vieillard ; ses souliers étaient pou-
dreux , il avait un bâton à la main , sa
démarche était noble; il se découvrit et
salua affectueusement l'assemblée. Il monta
lentement sur un tertre , et leva les yeux
au ciel : je crus revoir Paul Menars ! Je
considérais avec attention le ministre. Ses
cheveux blancs, sa physionomie calme, ses
traits imposans, tout en lui me rappelait
le digne pasteur que je ne cessais de re-
gretter. Je me suis facilement expliqué
cette ressemblance ; une même cause donne
une même sérénité à ces hommes pieux
qui, habitant le ciel par leurs pensées,
semblent n'avoir plus rien des passions
du monde.
Des voix d'hommes et de femmes avaient
entonné un psaume. Le chant cessa, le
ministre prit la parole ; son sujet était le
pardon des injures; il avait choisi pour
texte ce passage : Lorsque vous présentez
votre offrande à F autel, si vous vous
souvenez que votre frère a quelque chose
contre vous, allez vous réconcilier avec
lui , et vous reviendrez ensuite offrir votre
II e PARTIE. — CHAPITRE XXV. i5ô
don. Il fît sentir la sublimité de ce pré-
cepte , la supériorité de la morale évan-
gélique sur la morale humaine ; il insista
sur ces mots : Si votre frère a quelque
chose contre vous. « Mots touclians ,
« disait-il , qui ne peuvent avoir été pro-
(( nonces que par une bouche divine ;
(( car sans doute les sages de la terre
« eussent dit : Si vous avez quelque
« chose contre votre frère. » Toutes ses
paroles respiraient le calme et l'amour.
« On détruit nos temples, on nous chasse,
a nos frères ont quelque chose contre
(f nous; il n'est pas en notre pouvoir d'aller
« nous réconcilier avec eux ; faisons du
« moins ce qui dépend de nous , aimons-
« les ; montrons au Dieu qui voit tout
« l'intention de vivre en paix avec eux ;
« offrons-lui nos souffrances en expiation
« de leurs fautes et des nôtres : prions
« que pour leur bonheur Dieu les éclaire
« et les rappelle au culte évangélique. »
Je contemplais ce vieillard que le nouvel
édit bannissait, menaçait de mort, et qui,
avant de se mettre en sûreté , s'arrêtait
M»
^Hl
ïî6 JACQUES FAUVEL.
parmi ses frères pour leur rappeler les
plus hautes vérités de la morale. Mes
regards erraient sur cette assemble'e nom-
breuse, composée d'hommes dont les uns,
habitans des campagnes voisines, venaient
rendre hommage en secret à la religion qu'il
ne leur était plus permis d'honorer en
public ; dont les autres, arrivés de diflérens
points de la France , s'expatriaient, laissant
leur fortune et leurs amis pour ne pas aban-
donner leur foi; et qui tous, entourés de
dangers pressans , oubliaient ou bravaient
ces dangers afin de goûter la douceur de
prier ensemble. Ce speciacle me causait
une vive impression ; je le trouvais beau,
sublime ; û élevait mon âme ; cependant
j'étais maître encore de mon émotion. Mais
lorsque, remplissant un devoir auquel les
protestans ont toujours été fidèles dans
leur fuite et dans leur exil , lors , dis-je ,
que le pasteur termina le prêche, en pro-
nonçant la prière, pour le roi de France ,
je ne pus contenir mon attendrissement ,
et je vis des pleurs couler des yeux do
Louise.
II e PARTIE'. — CHAPITRE XXV. i5 7
Nous nous remîmes en roule ; nous nous
taisions , je regardais ma femme avec un
intérêt tout nouveau. Dans la scène dont
je venais d'être témoin , l'objet le moins
intéressant n'était pas sans doute celle
femme catholique qui , s' unissant au sort
de son mari , se trouvait entourée de fu-
gitifs , de proscrits, et assistait avec eux
au milieu d'une forêt aux cérémonies d'un
culte qui n'était pas le sien.
Je lis d'abord peu d'atleniion à Huleau ,.
qui marchait à une dixaine de pas en
avant; il était agité, et frappait violem-
ment avec son bâton contre les arbres. II
se retourna et me dit : ce N'avez-vous pas
« été ravi du sermon? — Cette matinée,
répondis-je, sera toujours présente à mon
« souvenir ; je n'ai pas vu de spectacle
« plus touchant Et l'on veut nous em-
« pêcber denous réunir ! s'écria-t-il. Quand
« j'y pense, j'entre dans une fureur ;
ce J'écraserais tous ces mécréans qui ren-
cc versent nos temples ; non , je vivrais
« mille ans que je ne leur pardonnerais
« jamais à ces fils de Salan : que Dieu
I
I
■■■
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■
■
m
[Vf
■
W
m
il8 JACQUES FAUVEL.
« les extermine ! « J'essayai de rappeler à
cet homme les paroles qu'il venait d'é-
couter ; mais il ne m'entendait pas plus
qu'il n'avait compris le pasteur. « Mon
<f ami, me dit Louise en se penchant à
« mon oreille , lu le vois , ce n'est pas
« seulement parmi les catholiques qu'on
« trouve des in tolérons. »
Pour sortir de la forêt il fallut marcher
pendant plus de trois heures. Enfin Hu-
leau nous dit qu'après avoir côtoyé un
village qu'il nous montra nous serions
en dix minutes hors de France. Tout à
coup il s'arrête fort troublé ; et m'indi-
quant du doigt l'objet qui le frappe : « Ne
a voyez - vous pas , me dil-il , quelque
« chose briller près du village ? » C'étaient
des fusils. « Il n'y avait jamais eu de
« troupes de ce côté , continua-t-il. On
« ne peut suivre ce chemin. Attendez-
« moi, je vais examiner par où nous pas-
« serons. » Aussitôt il court vers une
colline assez éloignée ; il la gravit , et
disparaît. Peu de minutes après il revient
sur la hauteur ; sa vitesse annonçait son
II e PARTIE, ■*. CHAPITRE XXV. i5g
effroi; nous le voyons s'enfoncer clans un
bois touffu; à peine s'y est-il jeté que
des soldats se montrent sur la colline , et
cherchent inutilement des yeux l'homme
qui vient de leur échapper.
Quoique ces soldats fussent loin de nous,
Louise était dans l'épouvante; de quel-
que côté que nous voulussions avancer,
nous ne pouvions nous soustraire aux
regards des troupes. Je pris à l'instant mon
parti : «Ne t'alarme point, dis-je à ma^
« femme ; pour sortir des situations diffi-
« ciles , il ne faut que garder sa présence
<< d'esprit; allons droit au village. » Elle
me suivit sans hésiter. A trente pas j'aper-
çus quelques militaires dans un champ ;
j'appelai l'un d'eux, et le priai de me dire
s'il avait vu passer le curé sur ce chemin.
Sa réponse fut négative : elle m'impor-
tait peu ; car on juge que j'avais fait
cette question pour ne point paraître em-
barrassé, et pour éviter qu'on ne m'inter-
rogeât moi-même. Je répétai ma demande
en m'arrêtant devant un corps-de-garde
placé à l'entrée du village. Je dis sans
M
■
Me'
■
H
H
i6o JACQUES FAUVEL.
affectation que nous allions chez le curé ,
et je me dirigeai vers 1 église , présumant
bien que le presbytère en était voisin.
Nous frappâmes à la porte ; une vieille
servante nous ouvrit, nous conduisit à
la chambre de son maître, et se relira.
« Monsieur, lui dis- je, une dame calho-
« lique , enceinte et souffrante , vous de-
« mande la permission de se reposer chez
« vous quelques instans. » Aussitôt il s'em-
pressa de faire asseoir Louise , et lui té-
moigna beaucoup de politesse et de zèle.
« L'intérêt que vous montrez à madame >
« conlinuai-je, va-t-il s'éteindre en appre-
« nant qu'elle suit chez l'étranger son
a mari prolestant ? » 11 me regarda ; sa
surprise était extrême. « Monsieur, me
a dit-il après un court silence, puisque
« Dieu me confie votre sort , je dois vous
« plaindre et vous secourir. » Quels trans-
ports de reconnaissance nous fîmes éclater !
Cet homme de bien renouvelait à Louise
ses promesses rassurantes ; et tout occupé
de nous recevoir, il hâta l'heure de son
modeste dîner.
II' PARTIE. — CHAPITRE XXV. 161
Que d'émotions diverses j'avais éprou-
vées dans ce voyage ! j'en ressentis une
nouvelle en m asseyant à la table d'un
homme qui portait l'habit de mes persé-
cuteurs, et qui nous accueillait avec bonté.
« Depuis quelques jours, lui dis-je, j'ai
« rencontré des gens de toutes les opinions.
« J'ai vu des fanatiques dans les deux
« religions; j'ai vu un borume qui semble
« flotter entre elles , et appartenir à toutes
« deux ; un autre qui les dédaigne éga-
« lement ; mais j'ai vu aussi des êtres
« vertueux qui professent des religions
a différentes, et pratiquent la même cba-
« rite. Leur souvenir me rappellera sans
« cesse que nous devons vivre en frères
« avec tous nos semblables. Leur exemple
« me confirme dans la pensée que les
« gens de bien ne sauraient être réelle-
« ment divisés, et qu'ils s'accordent sur
« les points imporlans. — Ah ! délrom-
« pez - vous , me dit le curé d'un ioa
grave : « je gémis des violences exercées
(( contre les protestans ; mais que nous
« sommes loin de nous entendre ! Quand
I
iG 2 JACQUES FALTEL.
« vous serez dans une situation plus tran-
« quille, rappelez-vous les paroles d'un
« homme qui voudrait votre bonheur.
« J'ai long - temps étudié les questions
« qui nous divisent ; et je vous le dé-
« clare avec toute la sincérité de mon
<( âme , la vérité n'existe que dans ma
« religion. » Je fus près de lui répondre
qu'un vénérable pasteur, objet de mes
regrets éternels , avait , pendant soixante
ans, médité les mêmes questions, et qu'il
affirmait avec la même bonne foi avoir
trouvé la vérité dans la religion protes-
tante : je craignis de l'affliger, et je gardai
le silence.
Le bon curé nous avait prévenus qu'il
fallait rester dans sa maison jusqu'au
soir; et nous voyant accablés de fatigue,
il nous avait engagés à reposer pendant
quelques heures. Quand le moment du
départ arriva , il vint frapper à notre
porte , et nous éveiller lui-même. Nous
sortîmes avec lui; nous fûmes salués par
tous les soldats et tous les paysans qui
se trouvèrent sur notre passage. Dans le
II' PARTIE. — CHAPITRE XXV. i63
court trajet que nous avions à faire avec
cet homme généreux, nous cherchâmes
à lui exprimer les sentimens dont nous
étions pénétrés. «Vous avez un cœur droit,
« me disait -il; puissent vos erreurs se
« dissiper ! Combien je serais heureux, si,
« en vous inspirant un peu d'estime et de
« reconnaissance, j'avais disposé votre
« esprit à s'éclairer! » Bientôt il nous dit :
« L'arbre à côté duquel nous passons est
« sur le territoire français; celui que vous
« voyez à vingt pas est sur le territoire
« étranger. Adieu : demain , en offrant le
« saint sacrifice, je prierai pour vous, n Je
lui demandai la permission de l'embrasser;
il s'attendrit comme nous. Louise et moi
nous nous élançâmes vers l'arbre qu'il avait
désigné. En y arrivant, ma femme se jeta
dans mes bras; je la pressai contre mon
sem. Nous adressions par des signes affec-
tueux nos actions de grâces au bon curé
qui, les mains levées vers le ciel, sem-
blait nous bénir. Nous portions nos regards
autour de nous , comme pour prendre
possession de cette " terre protectrice
A
h-
m
i64 JACQUES FAUVEL.
O déplorable effet des lois iniques ! Nous
ressentions un mouvement de joie , et nous
quittions notre patrie ! Nous respirions plus
librement, et c'était en louchant le sol
étranger !
I
1
II- PARTIE. — CHAPITRE XXVI. i65
wnwvimnuMauivM
^'WVVVW^WVVVVV%M/VWWV*l/VVVVVVVtVVrt/V u W*^' ,
CHAPITRE XXVI.
Le lieu de refuge.
I
Nous passâmes la nuit dans un village
voisin de la frontière. A noire réveil, l'hôte
nous du qu un homme était arrivé au point
du jour , et avait demandé, en nous dé-
peignant avec beaucoup d'exactitude , si
nous n'étions pas dans l'auberge. Cet homme
n avait pas voulu qu'on nous réveillât , et
il attendait. Souvent l'effroi survit au
danger; depuis notre départ de Paris,
Louise était habituée' à s'inquiéter de tous
les événemens ; et, quoique nous lussions
en sûreté, les discours de l'hôte l'alar-
mèrent; elle ne tarda pas à se rassurer.
I
•
■
■
■
1
»66 JACQUES FAUVEL-
L'inconnu qui voulait nous parler élait
Huleau; après avoir échappé aux soldats
qui le poursuivaient , il élait revenu sur
ses pas , nous avait cherchés ; et , ne nous
trouvant point , il avait pensé que nous
étions arrêtés, ou parvenus à celte au-
berge. 11 rapportait nos effets. Quel fut
son élonnement quand nous lui apprîmes
que nous avions été sauvés par un prêtre
catholique ! « Avouez donc , lui dis-je ,
» qu'il est des gens de bien dans toutes
(( les religions. » Jamais il n'en voulut con-
venir.
Nous nous rendîmes à Bruxelles, où
monsieur et madame Dumarsy devaient
nous joindre. Nous ne recevions pas de
leurs nouvelles ; et deux mois s'étaient déjà
écoulés, lorsque Louise accoucha. Je passe
sous silence mes inquiétudes, pour ne
parler que de mon bonheur. Louise me
donna un fils, et peu de jours après son
père et sa mère arrivèrent. Combien ma
Louise fut heureuse de leur présenter son
enfant, et de voir autour d'elle tous les
êlres chers à son cœur ! Qu'il m'était doux
IP PARTIE. -CHAPITRE XXVI. .67
de penser que le ciel la dédommageait
de tant de maux.... «Je tant de maux
soufferts pour moi !
Lorsque ma femme fut en état de voya-
ger, nous partîmes pour l'électoral de
Brandebourg. La ville d'Alt - Landsberg,
située à trois milles de Berlin , était un des
principaux asiles des proteslans français:
ce fut là que j'allai m'élablir.
Les réfugiés s'y trouvaient presque en
aussi grand nombre que les anciens faa-
bitans. Je fus frappé du mouvement qui
régnait dans la population; chacun tra-
vaillait ou cherchait du travail. J'étais fier
du courage et de l'activité de mes com-
patriotes; cette activité, ce courage, ho-
noraient à fois leur religion, leur patrie
et leur asile. Je me souvins que trente-
cinq ans auparavant, à l'époque de la
Fronde, quelques grands, par dépit contre
un ministre, avaient allumé la guerre civile
et appelé au sein de leur pays les armes
de l'étranger : ici , je voyais une masse
immense de citoyens blessés dans leurs
droite les plus sacres, fuyant sans rési-
■
■
m
K
!;
168 JACQUES FAUVEL.
stance devant des édits proscripleurs , et ne
demandant à l'étranger qu'un refuge et
du travail.
Les hommes les moins embarrassés pour
vivre étaient les ouvriers. Quel change-
ment dans les fortunes ! quelle source de
réflexions ! Tandis que l'artisan , plus re-
cherché qu'en France , jouissait d'une ai-
sance inaccoutumée, des réfugiés qui dans
leur pairie versaient abondamment des
aumônes étaient presque réduits à en re-
cevoir. La plupart n'avaient pu transporter
leurs richesses , tant il avait fallu préci-
piter leur fuite. D'autres, se flattant qu'ils
avaient peu de mois à rester chez l'étranger,
et qu'il s'agissait seulement de laisser passer
un orage , s'étaient gardés de réaliser leur
fortune. Que de situations déplorables !
que de vertueux exemples ! que de méta-
morphoses singulières! Des vieillards ha-
bitués jusqu'alors aux douceurs de la vie
faisaient l'apprentissage des métiers que
leur permettait la faiblesse de leur âge.
Pour élever ses enfans , telle femme , qui na-
guère brillait dans le monde, était devenue
1
II' PARTIE. — CHAPITRE XXVI. ,69
une laborieuse ouvrière. Pour soutenir ses
parens , telle jeune personne qui avait laissé
une riche dot en France, donnait des
leçons de musique. Les professions les plus
futiles devenaient respectables par rem-
ploi de leur modique salaire : un gentil-
homme enseignait l'escrime , un avocat
était maître de danse. On s'entr'aidail ; unis
par un malheur commun, nous formions
une même famille. Ah ! sans doute , nous
n'étions pas exempts de passions. 11 y avait
quelques jalousies , quelques inimitiés ; on
citait même des individus qui, liés en-
semble aux jours de leur prospérité , se
divisaient sur la terre d'exil : mais cette
terre était bien plus souvent témoin de
réconciliations touchantes ; et je reconnus
que l'adversité rend les hommes meilleurs.
Presque tous les anciens habiians nous
voyaient avec intérêt. Si le ciel veut que ,
par les fautes des gouvernemens ou par la
turbulence des peuples, une grande mul-
titude d'hommes soient encore forcés de
s'expatrier, puissent-ils trouver une terre
hospitalière comme le fut le Brandebourg-
III. 8
^m
MB
m
■
■
■
■
,,o JACQUES FAUYEL.
pour les protestans français ! Toutefois ,
quelques gens bornés, s' effrayant de notre
nombre, criaient que nous allions affamer
leur pays , et se montraient grossiers et
querelleurs. Quelques envieux soutenaient
que notre industrie si vantée , loin d'ouvrir
à la Prusse de nouvelles sources de ri-
ebesses, allait y ruiner la classe in-
dustrieuse ; ils murmuraient de l'appui
que nous accordait l'électeur. A les en-
tendre, les avantages qu'il prodiguait aux
réfugiés étaient des vols faits à ses propres
sujets. Triste condition que celle d'un
exilé ! alors même qu'on l'accueille , on
lui fait sentir qu'il n'est qu'un étranger.
J'élablis une manufacture : grâce à mon
expérience , aux instructions que m'avait
données Roland , et à des capitaux assez
considérables , je la ^»is rapidement pro-
spérer. Tel est le noble privilège du com-
merçant qui porte un nom considéré ; son
industrie le suit, son crédit l'accompagne,
sa maison , transportée d'un bout de l'Eu-
rope à l'autre , est encore la même qu'au
lieu d'où l'injustice l'a banni.
IP PARTIE. - CHAPITRE XXYI. , 7 ,
J'aidai mes compatriotes autant qu'il m e
fut possible; et, pour en occuper davan-
tage, je multipliai sans nécessité le nombre
de mes commis et de mes ouvriers. En
même temps, j'aidais de mes conseils les
ancens fabricans du pays. Je prenais dan*
es familles allemandes des apprentis, pour
les former au genre d'industrie q Ue j'avais
apporté. Je me vis heureusement secondé
dans mon projet d'obtenir la bienveillance
générale. Les mœurs simples , la franchise
de M. Dumarsy plurent aux bons Alle-
mands. Ma belle-mère n'avait plus de va-
mté; mais toujours elle était vive et
prompte quand il s'agissait d'obliger. Et
Louise ! pour combien de familles elle fut
un ange tutélaire ! J e n 'ai connu qu'une
parue de ses bonnes actions ; sur ce point
seulement elle s'enveloppait de mystère.
Sans y mettre d'éclat, nous eûmes' des
reunions où nos compatriotes venaient se
distraire de leurs peines; Louise donna
même quelques bals : c'est en tout P a ys
un moyen infaillible de se faire des amis
Encore jeune, toujours jolie , elle élait
■
■r
172 JACQUES FAUVEL.
moins occupée de briller que de faire
briller les autres. Les dames allemandes
avaient, disait-on , redouté l'élégance , les
grâces et la coquetterie des dames fran-
çaises ; elles se rassuraient près de Louise,
dont les manières aimables et simples at-
tiraient la confiance et l'amitié.
Entouré de ma famille, plus épris que
jamais de ma femme, partageant avec ra-
vissement ses espérances et ses soins pour
mon fils, chéri de mes compatriotes, esti-
mé des hommes qui me donnaient un asile ,
je réunissais de grands moyens de bonbeurj
mais comment oublier la France!
w
m
m
I
II e PARTIE. — CHAPITRE XXVII. i 7 3
WVV\\ WVWW VVVVWWWW lA'W.V* VWlUU\iWWVVWV\\VU\ VVWWVWWWW V W WAi
CHAPITRE XXVII.
Grande catastrophe.
I
Quatre années s'écoulèrent : combien
il était doux pour Louise de jouir enfin
d'une situation tranquille , et de partager
ses soins entre tous les objets de ses affec-
tions ! Les vicissitudes de notre sort passé ,
ce mélange d'événemens heureux et mal-
heureux , avaient donné à son âme aimante
une nouvelle activité. Fille , épouse et mère,
elle n'existait, elle ne respirait que pour
aimer.
I
I
*H JACQUES F AUTEL.
Une seule crainte, mais une crainte
affreuse, empoisonnait sa félicité; celte
femme qui m'avait donné tant de preuves
de courage était, dans ses alarmes pour
son fils, k plus faible des mères. Le sou-
venu- de son premier enfant ne cessait
de lui être présent ; la maladie qui nous
1 avait enlevé était presque inévitable pour
notre petit Jules, et l'idée qu'il en serait
atteint épouvantait Louise. Souvent elle
m'en parlait, souvent je la surprenais triste,
pensive; le sujet de ses réflexions était
toujours le même. Elle avait en moi une
confiance absolue ; un mot tendre de moi
suffisait pour diriger ses sentimens , et
même pour les cbanger : tout mon empire
s'évanouissait dès que j'essayais de vaincre
ses terreurs. Vainement lui représentais -je
combien il est insensé de troubler le pré-
sent par les craintes cbimériques de l'ave-
nir : elle m'écoulait, elle semblait saisir et
approuver mes idées; je cessais de parler,
elle se taisait et elle pleurait. Sa faiblesse
me la rendait encore plus cbére ; mais que
ses inquiétudes m'affligeaient ! j'aurais tant
H« PARTIE. — CHAPITRE XXVII. 175
désiré la voir parfaitement heureuse ! Elle
m'apparaissait comme un être sacré ; quels
charmes, quels délices elle avait répandus
sur jna vie ! Je devais tout à Louise, Louise
était tout pour moi !
Un jour, j'étais occupé d'affaires avec
plusieurs personnes; ma femme entre éplo-
rée, éperdue. « Ah! mon ami, me dit-elle,
« un enfant , un pauvre enfant vient de
« mourir de la petite-vérole dans notre
« voisinage fl'épidémie règne dans la ville. »
Elle me supplie de parlir , de partir sur-le-
cliamp , de la laisser parlir avec son fils.
Je n'aurais pas eu de crainte, qu'il m eût
suffi de la \ oir livrée à d'aussi vives alarmes
pour me hâter de la satisfaire. Dans le jour
même, je cherchai, je trouvai, je louai
une habitation à deux lieues de Landsberg ,
dans un village où demeurait un Français ,
habile médecin que je connaissais beau-
coup; et le soir même, nous allâmes nous
y réfugier.
Louise , assaillie de terreurs à la ville,
respirait en se voyant à la campagne
Vaine précaution ! l'enfant avait emporté
■
m
m
17G JACQUES FAUVEL.
avec lui le germe de la fatale maladie.
Monsieur et madame Dumarsy, qui vinrent
nous joindre le lendemain, trouvèrent la
malheureuse mère accablée près du lit de
son fils. Insensible à. leurs consolations,
elle ne se ranimait que pour donner à
Jules les soins les plus tendres. C'est alors
surtout , m'a-t-elle dit , que l'image de son
premier né , qu'elle avait perdu , la pour-
suivait incessamment. A l'époque du malheur
que nous avions subi , la contagion ayant
épargné ma femme , je ne craignais point
qu'elle en fut atteinte; mais je tremblais
qu'elle ne succombât à tant de fatigues et
d angoisses.
Enfin, après seize jours, le péril cessa
pour l'enfant, et je vis renaître la mère.
J'étais bien heureux de la convalescence
de mon fils; je crois que je l'étais plus
encore du bonheur de ma femme. Elle
contemplait Jules avec enchantement ; quel-
quefois elle demandait s'il était bien vrai
qu'il fût sauvé; puis, sans attendre de ré-
ponse , elle faisait éclater sa joie , elle ne
pouvait lui parler; sa voix était étouffée
II" PARTIE. — CHAPITRE XXVII.
air étonne' ; il se taisait, et semblait avoir
suspendu la pétulance de son âge. Monsieur
et madame Dumarsy se mirent à pleurer. 1
Louise remarqua que j'étais troublé; aus-
sitôt elle me dit d'un ton plus animé :
« Mon ami , je suis bien heureuse , il est
« guéri ! » et regardant sa mère, elle répéta :
« Il est guéri ! »
Peu de temps après, l'enfant jouait dans
la chambre ; il faisait du bruit, je voulus
l'éloigner. « Laisse-le s'amuser, me dit-elle,
« ce bruit m'est agréable; j'ai eu si peur-
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186 JACQUES FAUVEL.
« de ne plus l'entendre ! » Le père de
Louise était anéanti ; mais sa mère....! elle
montrait tant d'alarmes que je craignis
que ma femme n'en fût effrayée. Avec
beaucoup de précautions, j'engageai ma-
dame Dumarsy à se retirer. Louise s'en
aperçut : « Ah ! dit-elle d'une voix oppres-
sée , laissez-moi ma mère et mon fils. »
Le médecin, qui vint plusieurs fois dans
la journée, semblait nous refuser des paroles
consolantes. Louise eut une longue dé-
faillance qui nous jeta dans la conster-
nation ; en revenant à elle , avec quelles
expressions tendres elle nous remercia de
nos soins ! Il était tard ; elle nous pria de
nous retirer, d'aller prendre du repos ,
nous assurant qu'il lui suffisait d'avoir sa
garde auprès d'elle. Je la tins long-temps
embrassée , je sortis.
L'inquiétude me ramena presque aussitôt.
Ma femme était accablée, et ne m'entendit
point. Je restais debout immobile à la consi-
dérer; je me flattais qu'elle sommeillait; tout
à coup , elle fut très agitée , elle avait les
yeux à demi ouverts; quel fut mon effroi
I
IP PARTIE. — CHAPITRE XXVII. .8 7
de la voir sourire...! «Oh! je ne crains
« rien, dit-elle, il nous défendra.... c'est
« lui qui nous a déjà sauvés.... » Pois,
les yeux tout ouverts , et d'un air égaré :
<( Fauvel! Fauvel ! le feu.... le feu... dans
« les ateliers.... » Je crus qu'un rêve
pénible la tourmentait; je n'osais la ré-
veiller. Sans m'averlir , la garde m'avait
quitté pour aller chercher monsieur et ma-
dame Dumarsy ; ils accoururent avec le
médecin. A peine les remarquai- je; mes
regards suivaient tous les mouvemens de
Louise ; sa respi ration était pénible, entre-
coupée ; elle murmurait des mots sans
smte elle se tut..".. Après quelques mi-
nutes : « Mon fils ! mon fils, dit-elle en
« se soulevant... il est guéri! » Elle re-
tomba; madame Dumarsy jeta un cri, je
lui imposai silence ; mais presque au même
instant j'entrevis l'effroyable vérité
« Louise....! Louise...! réponds-moi... un
« mot, encore un mol, un seul! » et je
voulais la serrer dans mes bras. Le méde-
cin me retint avec force. « M. Fauvel,
« me dit-il , soyez homme ; vous qui dans
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■
188 JACQUES FAUVEL.
(f tous les événemens de votre vie avez
« montré tant de fermeté.... — Je n'en ai
a plus! » m'écriai-je; et je m'abandonnai
au plus violent désespoir.
FIN DE LA SECONDE PARTIE ET DU
TROISIÈME VOLUME.
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TABLE DES CHAPITRES
DU TROISIEME VOLUME.
SUITE
DE LA
SECONDE PARTIE.
V>ihapitre XIV. Prospérité , va-
nité Pag. t
Chapitre XV: Dwane. . . .
Chapitre XVI. Voyage et retour.
Chapitre XVII. Quelques scènes
chez madame JDumarsy. .
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190 TABLE DES CHAPITRES.
Chapitpe XVIII. Divers change-
mens de situation 5 2
Chapitre XIX. Mort d'un homme
de bien^ g 2
Chapitre XX. Nouveaux malheurs. 6g
Chapitre XXI. Suite du précédent. 82
Chapitre XXII. Persécutions. . .
Chapitre XXIII. Départ. . . .
Chapitre XXIV. Rencontre de di-
vers personnages
Chapitre XXV. Personnages nou-
veaux. Voyage à la frontière. .
Chapitre XXVI. Le lieu de refuge. i65
Chapitre XXVII. Grande cata-
strophe. . . -/irr^r^vrsN. • l l^
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fin de la table des chapitres.
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